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Les noumènes

Emmanuel Kant · XVIIIe siècle

Thèse

Nous sommes habitués à voir le monde d'une manière qui nous est propre. J'ouvre les yeux au réveil et je vois sur la table de nuit mon téléphone rouge qui sonne. Kant introduit une distinction fondamentale. Pour lui, ce que je vois n'est pas le téléphone en soi (le noumène), mais juste son phénomène, tel qu'il m'apparaît. Pour comprendre ce qu'il veut dire, il suffit d'imaginer que nous portons tous des lunettes invisibles, impossibles à enlever – comme si on regardait en permanence la réalité à travers un filtre. Comme toutes les lunettes, elles ont deux verres. Le premier verre, c'est celui de la sensibilité, la part de nous qui reçoit les impressions, qui perçoit la réalité. Ce verre nous fait voir le monde à travers une grille – dans les mots de Kant, deux « formes » qui sont gravées dans le verre, à travers lesquelles nous voyons tout : l'espace et le temps. Quoi que nous nous représentions, une pomme, un chat, un triangle, nous les situons toujours dans l'espace et le temps ; il nous est impossible d'imaginer quoi que ce soit hors du temps ou de l'espace. C'est la structure même de notre esprit qui impose ces deux formes à tout ce que nous percevons. Le deuxième verre, c'est celui de l'entendement : la part de nous qui pense les objets à partir de nos perceptions. Ce verre-là a lui aussi sa propre grille qu'il impose à la réalité : les catégories, comme la causalité. À partir du chaos de nos perceptions, de nos impressions éparpillées de tous les jours, les catégories nous permettent de mettre de l'ordre, d'identifier des cohérences, des objets qui durent. Les catégories sont un peu comme un logiciel dans notre cerveau. Sur ma table de nuit, par exemple, j'identifie instantanément UN téléphone et DES livres : catégories de l'unité et de la pluralité. Je touche la table de nuit et je sens qu'elle EXISTE, et en même temps je remarque qu'il n'y a PAS ma bague préférée dessus : catégories de la réalité et de la négation. L'image des lunettes a ses limites, mais elle est utile pour comprendre que nous ne pouvons pas connaître autrement qu'à travers nos perceptions spatio-temporelles et les catégories qui les structurent. Voilà pourquoi nous ne connaissons jamais les choses telles qu'elles sont (les noumènes), mais uniquement telles qu'elles nous apparaissent filtrées par nos lunettes (les phénomènes). Or, comme nous ne pouvons pas enlever nos lunettes (tout nous apparaît de façon spatio-temporelle, et nous pensons tout par le biais des catégories), nous ne pouvons jamais accéder au noumène. Nous sommes coincés du côté du phénomène, pour toujours.

« Quant à la nature des objets considérés en eux-mêmes et indépendamment de toute cette réceptivité de notre sensibilité, elle nous demeure entièrement inconnue. » – Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, 1781

Exemples

  • Le phénomène (accessible). À la cafétéria, je prends une pomme comme dessert. Je la vois rouge parce que ma rétine et mon cerveau traduisent une certaine longueur d'onde en couleur. Je sens son poids dans ma main parce que mon entendement relie automatiquement cette masse à une cause, la gravité. Je la croque : le craquant, le sucré, l'acidité sont autant de données sensibles organisées dans le temps, un « avant » la morsure, un goût dans la bouche « maintenant », une acidité « après ». À aucun moment je n'accède à la pomme en soi – j'accède à une pomme pour moi, construite par le filtre de mes lunettes (espace-temps et catégories). Tel est le phénomène : non pas un mensonge sur la pomme, mais la seule vérité de la pomme qui nous soit accessible.
  • Le noumène (inaccessible). Une mouche ne perçoit pas le monde comme moi : ses yeux composés lui offrent une vision proche de 360 degrés et un défilement d'images bien plus rapide que le mien – ce qui explique que mes gestes qui me paraissent vifs lui semblent lents. Mouche et humain n'habitent donc pas exactement le même monde phénoménal : chacun a ses lunettes, et chaque paire de lunettes découpe sa propre version du réel. Mais dans les deux cas, il y a un filtre, une paire de lunettes, une manière bien spécifique (et donc limitée) de connaître. Par exemple, la mouche et moi restons liés par des perceptions forcément spatio-temporelles. Le noumène, lui, serait ce qui se donnerait en l'absence de toute paire de lunettes. Pour en parler, il faudrait imaginer l'inimaginable pour nous : un regard qui ne découperait rien dans l'espace, ne situerait rien dans le temps, ne relierait rien par la causalité – un regard qui ne serait même plus un regard, faute de forme pour accueillir quoi que ce soit. C'est une limite absolue, inconcevable pour nous précisément parce que nous ne pouvons penser qu'avec nos catégories. Le noumène, la chose telle qu'elle est en elle-même, est hors de notre portée.

Notes

Distinction centrale de la philosophie critique de Kant. Nous ne connaissons jamais les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais seulement telles qu'elles nous apparaissent à travers les formes de notre sensibilité et les concepts de notre entendement. Il ne peut donc pas y avoir de science métaphysique, puisque nous ne pouvons rien dire du noumène, si ce n'est qu'il nous est inconnaissable. Le noumène est la limite infranchissable de la connaissance possible. Vouloir connaître des objets simplement conçus par l'entendement, sans intuition sensible, ne peut que nous induire en erreur.

Débat

Hegel : séparer phénomène et noumène est intenable – si le noumène est inconnaissable, on ne peut même pas dire qu'il existe. Schopenhauer : le noumène, c'est la Volonté, et on peut y accéder par l'art et l'ascèse.

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