L'homme est un animal politique
Thèse
Pour Aristote, ce qui distingue l'homme des autres animaux grégaires (comme les abeilles) n'est pas seulement qu'il vit en groupe, mais qu'il possède le logos – un terme grec qui désigne à la fois la raison et la parole, qui chez Aristote ne font qu'un : penser le juste, c'est déjà pouvoir le dire. Les autres animaux n'ont que la voix (phônê), qui signale le plaisir et la douleur ; l'homme seul peut, par le logos, énoncer ce qui est utile ou nuisible, juste ou injuste. Or cette capacité ne peut s'exercer que dans l'échange avec d'autres : on ne délibère pas du juste tout seul, on délibère avec autrui. C'est le logos lui-même, en tant que faculté essentiellement partagée, qui rend l'homme naturellement destiné à la cité. Vivre hors de toute communauté politique n'est donc pas un signe d'indépendance supérieure, mais d'incomplétude : c'est être privé de l'exercice même de ce qui fait l'homme homme.
« Celui qui est incapable de rien mettre en commun dans la société, ou qui n'aurait besoin de rien, serait au-dessous ou au-dessus de la condition humaine ; c'est une bête, ou un dieu. » – Politique, I, 2, 1253a (trad. Thurot)
Exemples
- Deux voisins se disputent la limite exacte de leur terrain. Aucun cri, aucun instinct territorial à la manière animale ne peut trancher le différend : ce qu'il faut, c'est que chacun expose ses raisons, invoque un titre de propriété, un usage ancien, un accord antérieur – bref, qu'ils délibèrent ensemble (ou devant un juge) de ce qui est juste. Cette scène banale illustre exactement ce qu'Aristote appelle le logos à l'œuvre : non pas la simple capacité de faire du bruit pour signaler une douleur (ce que fait aussi l'animal), mais celle de dire le juste et l'injuste, ce qui suppose un interlocuteur, un tiers, une cité pour arbitrer.
- Un ermite qui choisit de vivre coupé de tout groupe humain ne devient pas, aux yeux d'Aristote, plus libre ou plus accompli : il se prive de l'unique terrain où sa raison pratique peut réellement s'exercer, puisque celle-ci ne porte pas sur des vérités abstraites qu'on découvrirait seul (comme en mathématiques), mais sur des situations concrètes de justice, de partage, de conflit, qui n'existent que dans le rapport à autrui. Une main coupée du corps a beau garder la forme d'une main, elle ne peut plus rien saisir – de même l'individu séparé de la cité garde l'apparence d'un homme sans plus pouvoir accomplir ce qui fait de lui un homme.
Notes
Le terme « politique » ne renvoie pas ici au fait de voter pour tel ou tel parti, mais au fait d'appartenir à la polis – la cité grecque, bien plus resserrée qu'un État moderne, dans laquelle les citoyens partagent les mêmes lois et les mêmes dieux. Aristote précise que la cité est première par nature par rapport à l'individu, non chronologiquement mais logiquement : la partie (l'individu) ne se comprend que par le tout (la cité). Ainsi, la cité sert non seulement à survivre, mais surtout à bien vivre – ce déplacement du besoin vital au bonheur commun est ce qui distingue, pour lui, la cité d'un simple village ou d'une alliance de circonstance.
Débat
Hobbes : l'état de nature n'est pas une communauté paisible mais une guerre de tous contre tous, où chacun ne songe qu'à sa propre conservation ; la société n'est donc pas naturelle mais artificielle, un contrat que des individus initialement séparés et rivaux négocient par pur calcul de peur. Rousseau : l'homme à l'état de nature est libre, autosuffisant et heureux dans sa solitude ; ce n'est pas la nature qui nous destine à la cité, c'est la cité qui dénature notre nature en introduisant la propriété et la comparaison aux autres qui nous corrompent et font naître l'amour-propre, l'envie et la domination. Épicure : la sagesse ne consiste pas à s'accomplir dans la cité mais à s'en retirer autant que possible ; les affaires publiques n'apportent que troubles, ambitions et angoisses, alors que l'amitié choisie entre quelques proches suffit à combler les besoins sociaux réels de l'homme, sans les servitudes que la vie politique impose nécessairement.