La cité juste et le philosophe-roi
Thèse
Platon imagine une cité organisée en trois classes qui répondent aux trois parties de l'âme : les producteurs qui nourrissent la cité sont gouvernés par l'épithymia (le désir) ; les gardiens qui la défendent sont gouvernés par le thymos (le cœur, la fierté, le courage) ; les philosophes qui la dirigent sont gouvernés par la raison. La cité n'est juste que si chacun exerce la fonction pour laquelle il est fait, sans empiéter sur celle des autres – et seuls les philosophes, parce qu'ils connaissent le Bien en lui-même, peuvent légitimement gouverner.
« Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu'on appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes [...], il n'y aura de cesse […] aux maux des cités. » – La République, Livre V, 473d, trad. R. Baccou, Flammarion, 1966
Exemples
- Personne ne songerait à confier une opération chirurgicale à la personne la plus populaire de l'hôpital plutôt qu'au chirurgien le plus compétent : on accepte sans discuter que la maîtrise d'un savoir précis – ici la médecine – donne seule le droit de décider. Platon applique ce principe au gouvernement de la cité tout entière : pour lui, gouverner suppose un savoir aussi réel que la médecine – la connaissance du Bien – et ce savoir ne s'acquiert ni par le vote ni par le charisme, mais par des décennies d'étude philosophique.
- Platon file une image nautique (République VI, 488a-489a) : sur un navire, l'armateur – qui détient l'autorité mais ignore tout de la navigation, c'est le peuple – doit choisir qui va gouverner. Les matelots se disputent le gouvernail en essayant de flatter l'armateur et non en mettant en avant une quelconque compétence : ce sont ceux qui briguent le pouvoir sans savoir gouverner. Seul un membre de l'équipage sait vraiment lire les astres, les courants et le vent – et c'est lui que tous traitent de rêveur inutile : le philosophe. La cité juste est celle qui cesse de préférer l'art de plaire à l'art de gouverner.
Notes
Le philosophe ne veut pas gouverner spontanément. Ayant contemplé le Bien (allégorie de la caverne), il préférerait rester à sa contemplation ; c'est la cité qui doit le contraindre à redescendre gouverner, par devoir envers ceux qui l'ont formé. Le philosophe-roi platonicien est donc un chef à contrecœur, ce qui nuance beaucoup l'image d'un pouvoir désiré ou accaparé.
Débat
Aristote : la délibération collective de nombreux citoyens, même moins savants individuellement qu'un expert, vaut souvent mieux que le jugement d'un seul homme, car leurs perspectives partielles s'additionnent et se corrigent mutuellement. Rousseau : aucun individu, fût-il le plus sage, n'a le droit de décider seul pour les autres, car la légitimité politique ne vient pas du savoir mais du consentement – seule la volonté générale, exprimée par tous, peut fonder une loi juste. Arendt : le vrai danger n'est pas que le philosophe se trompe, mais qu'il transporte en politique une exigence qui n'y a pas sa place – la vérité, qui s'impose et ne se discute pas, alors que la politique est précisément le domaine de l'opinion (doxa) et de la pluralité des points de vue ; un dirigeant convaincu de détenir LA vérité n'a plus besoin de persuader personne, et c'est cette conviction-là, plus que le pouvoir lui-même, qui ouvre la voie à la tyrannie.