Le corps propre est notre mode d'être-au-monde
Thèse
Quand je descends un escalier en pensant à autre chose, je ne calcule pas la hauteur de chaque marche, je ne me représente pas où poser le pied – mon corps le sait déjà, de lui-même. Comment est-ce possible ? La réponse est renversante : mon corps n'est pas quelque chose que j'AI, il n'est pas un vaisseau que je piloterais avec mon cerveau comme un cocher dirige son attelage ; non, mon corps est quelque chose que je SUIS. L'expression « corps propre » ne désigne ainsi pas une simple possession (comme on dirait « ma maison ») mais une identité : ce corps est moi-même, en tant que je perçois, j'agis, je comprends. Il n'est pas un objet parmi les objets du monde, à décrire depuis un point de vue extérieur : il est l'ancrage à partir duquel tout objet peut m'apparaître, le véhicule même de l'être-au-monde. Sa motricité n'obéit pas à un « je pense » qui se représenterait d'abord le mouvement – elle obéit à un « je peux » immédiat, qui comprend l'espace en agissant sur lui, avant toute réflexion. Contrairement à ce que croyait Descartes, la conscience n'est donc pas enfermée dans la tête, spectatrice d'un corps-mécanisme : la conscience a son siège partout dans mon corps – dans mes membres, ma motricité, mes perceptions, et jusque dans l'intercorporéité par laquelle je reconnais et comprends d'emblée le corps d'autrui.
« Le corps est le véhicule de l'être au monde. » – Phénoménologie de la perception, Gallimard, p. 97, 1945
Exemples
- Le corps comme schéma corporel : je sais où est ma main sans la regarder – j'ai un sens implicite de mon corps dans l'espace. Ce schéma corporel me permet d'agir sans réfléchir : conduire une voiture, taper à la machine, jouer d'un instrument. Le corps « sait » avant que la conscience explicite intervienne.
- La canne de l'aveugle : l'aveugle expert ne perçoit pas la canne – il perçoit le monde à travers elle. La canne est devenue une extension de son corps propre. De même, l'outil familier disparaît dans l'usage – le marteau du menuisier compétent n'est plus un objet mais un prolongement de sa main. Le corps s'étend dans ses outils.
- L'imitation chez le nourrisson : un bébé de quelques heures, qui n'a jamais vu son propre visage, tire la langue si l'adulte penché sur lui tire la sienne. Il n'a pourtant aucun moyen de comparer intellectuellement le visage de l'autre au sien, ni de se représenter le mouvement à reproduire – il n'a pas encore de miroir, pas de concept de « visage ». Et pourtant son corps répond immédiatement au corps de l'adulte, comme s'il existait entre eux un accord antérieur à toute pensée. Merleau-Ponty y voit la preuve que mon corps n'est jamais d'abord isolé, enfermé dans sa propre expérience, puis mis en relation avec autrui par un effort de déduction : il est de naissance accordé au corps d'autrui, ouvert à lui, capable de le comprendre depuis l'intérieur de sa propre chair, avant même l'usage de la parole ou de la pensée réfléchie.
Notes
Merleau-Ponty dépasse à la fois le dualisme cartésien (le corps comme substance étendue, distincte de l'âme) et l'empirisme mécaniste (le corps réduit à un mécanisme observable de l'extérieur) : les deux partagent en réalité la même erreur, celle de ne connaître que le « corps objectif », le corps tel que la science le découpe et le mesure depuis un point de vue extérieur. Merleau-Ponty lui oppose le « corps vécu » – non pas un objet de plus dans le monde, mais la condition même par laquelle un monde peut m'apparaître. Cette distinction hérite de la phénoménologie de Husserl (qui l'esquissait déjà sous les termes de Körper, le corps-objet, et Leib, le corps propre vécu), mais Merleau-Ponty en fait le centre de toute son œuvre plutôt qu'un simple cas particulier de la conscience constituante. Son concept de corps propre a eu des influences durables sur la psychologie cognitive, les neurosciences (notion de schéma corporel) et la robotique (cognition incarnée, « embodied cognition »).
Débat
Sartre : le corps est fondamentalement ce que l'autre voit – il est être-pour-autrui autant qu'être-pour-soi. Merleau-Ponty ignore la dimension de l'objectivation du corps par le regard. Descartes : le corps propre que décrit Merleau-Ponty reste un corps – la conscience qui s'y rapporte comme « véhicule » doit en être distincte. Husserl : Merleau-Ponty abandonne trop vite la réduction phénoménologique – en ancrant la conscience dans le corps, il risque de naturaliser la subjectivité.