Le contrat social
Thèse
Un racketteur qui exige chaque jour le goûter d'un plus petit se fait obéir – mais personne ne dira qu'il en a le droit. Rousseau part de cette évidence : la force peut contraindre, elle ne peut pas obliger. Céder au plus fort est un acte de prudence, non un devoir. Reste alors une question : si la force ne fonde aucun droit, sur quoi repose un pouvoir légitime ? Pas sur la nature, car aucun homme ne naît chef d'un autre. Il ne reste donc qu'une possibilité : un accord librement consenti. Mais pas n'importe lequel. Un peuple qui se donnerait tout entier à un roi renoncerait à sa liberté, et un tel engagement serait nul. Le seul accord légitime est celui où chacun se donne à tous, à égalité : c'est le contrat social. Personne ne s'y soumet à personne en particulier, et le pouvoir appartient désormais au peuple tout entier.
« Puisqu'aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes. » – Du contrat social, Livre I, chapitre IV, 1762
Exemples
- La force ne fait pas droit : dans « Sa Majesté des mouches » (William Golding, 1954), des enfants naufragés sur une île élisent Ralph comme chef par un vote à main levée. Ils se donnent une règle : seul celui qui tient la conque peut prendre la parole en assemblée. Jack, lui, fait sécession avec ses chasseurs et gouverne par la peur. Il fait battre un garçon sans motif, et sa tribu finit par tuer Piggy en brisant la conque, symbole de la règle commune. On obéit bel et bien à Jack, mais son autorité ne repose sur rien d'autre que la crainte qu'il inspire. C'est exactement ce que Rousseau refuse d'appeler un droit : une domination qui dure tant qu'elle reste la plus forte.
- Le peuple souverain : chaque printemps, dans le canton suisse d'Appenzell Rhodes-Intérieures, les électeurs se réunissent en plein air pour élire leurs autorités et se prononcer sur les questions d'intérêt public, selon une tradition qui remonte à 1403. Le vote se fait à main levée, et la tribune n'est pas réservée aux ministres : tout citoyen peut y monter pour s'exprimer sur un point de l'ordre du jour. Symbole frappant, les votants portent une épée qui atteste leur droit de vote : l'arme, instrument de la force, ne sert plus qu'à montrer qu'on fait partie du peuple qui décide. Rousseau lui-même admirait ces assemblées de paysans suisses réglant les affaires de l'État sous un chêne. Le principe a pourtant mis du temps à s'appliquer à tous : les femmes n'y sont admises que depuis 1991.
Notes
Le contrat social n'est pas un événement historique : c'est un critère pour juger si un pouvoir est légitime. Rousseau en tire une distinction qui éclaire toute sa politique. Le souverain, c'est le peuple, qui fait les lois. Le gouvernement n'en est que l'exécutant, chargé de les appliquer, et le peuple peut le changer quand il le veut. Aucun roi, aucun ministre n'est donc propriétaire du pouvoir : il n'en est que le dépositaire.
Débat
Hume : aucun gouvernement n'est né d'un contrat – presque tous sont issus de la conquête ou de l'usurpation, et l'on obéit par habitude, non parce qu'on l'aurait promis. Hegel : fonder l'État sur un contrat, c'est le réduire à une association privée, suspendue à l'arbitraire des volontés individuelles. Constant : en remettant à la communauté une souveraineté sans limites, Rousseau fournit une arme à tous les despotismes, qui opprimeront au nom du peuple.