La tripartition de l'âme : le cocher et les deux chevaux
Thèse
Platon compare l'âme à un attelage ailé conduit par un cocher. Le cocher, c'est la raison ; il dirige deux chevaux aux tempéraments opposés – l'un noble et docile, le thymos (le cœur, la fierté, le courage), l'autre indocile et porté vers ses appétits, l'épithymia (le désir). La justice intérieure et le bonheur ne consistent pas à supprimer l'un des deux chevaux, mais à les maintenir tous deux sous la conduite ferme de la raison, chacun jouant pleinement son rôle sans jamais prendre le dessus.
« Il faut donc se représenter l'âme comme une puissance composée par nature d'un attelage ailé et d'un cocher. Cela étant, chez les dieux, les chevaux et les cochers sont tous bons et de bonne race, alors que, pour le reste des vivants, il y a mélange. Chez nous premier point – celui qui commande est le cocher d'un équipage apparié ; de ces deux chevaux – second point – l'un est beau et bon pour celui qui commande, et d'une race bonne et belle, alors que l'autre est le contraire et d'une race contraire. Dès lors, dans notre cas, c'est quelque chose de difficile et d'ingrat que d'être cocher. » – Phèdre, 246a-b, trad. Luc Brisson, Flammarion
Exemples
- Avant une finale, un sportif de haut niveau sent monter à la fois la fierté de représenter son pays (thymos) et l'envie féroce de gagner à tout prix (épithymia) – deux forces qui, livrées à elles-mêmes, pourraient le pousser soit vers l'arrogance qui fait sous-estimer l'adversaire, soit vers la triche ou le dopage. C'est un travail rationnel précis – définir une stratégie claire, se fixer des repères techniques, s'imposer des limites qu'aucune pulsion ne fera céder, canaliser la fierté vers la concentration plutôt que vers la provocation – qui transforme ces deux chevaux fougueux en la force motrice de la performance, sans jamais les laisser prendre seuls les rênes.
- Face à une injustice flagrante, la colère (thymos) surgit immédiatement et pousse à l'action. Livrée à elle-même, elle risque de virer à la violence aveugle qui frappe sans discernement. Mais si la raison intervient – en identifiant précisément la cause de l'injustice, en choisissant le moment et la forme de la réponse, en distinguant l'indignation légitime de la simple envie de nuire – cette même colère devient la force qui permet de tenir bon face à l'injustice sans jamais y ajouter une injustice nouvelle. Le cocher ne tue pas le cheval fougueux : il lui donne une direction.
Notes
Le mythe ne s'arrête pas à l'attelage : c'est la qualité de la conduite qui décide du sort de l'âme. Les âmes divines, dont les deux chevaux sont excellents, montent sans peine contempler la Plaine de Vérité et les Idées ; les âmes humaines, tiraillées par un bon et un mauvais cheval, échouent plus ou moins à s'élever, perdent leurs ailes et retombent s'incarner dans un corps. La hiérarchie des existences terrestres (philosophe, roi, artiste... jusqu'au tyran) dépend directement de ce qu'elles ont réussi à voir avant la chute. Le mythe rejoint aussi la théorie de l'amour du Phèdre : c'est la beauté d'un être aimé qui, en ravivant le souvenir des Idées contemplées jadis, fait « repousser » les ailes de l'âme – érotique et connaissance sont ici la même dynamique. À noter enfin : cette tripartition mythique du Phèdre correspond terme à terme à celle, argumentée cette fois sans recours au mythe, de la République IV (raison/logistikon, thymos, désir/épithymia) – le Phèdre en donne l'image poétique, la République la démonstration dialectique.
Débat
Spinoza : les passions ne se dominent pas de l'extérieur par une faculté supérieure qui leur ferait violence, mais se transforment de l'intérieur, remplacées par un affect plus puissant – une joie fondée sur la connaissance adéquate ; l'image du cocher qui tient les rênes contre les chevaux trahit l'illusion d'une raison souveraine et détachée des affects qu'elle prétend gouverner. Freud : ça, moi et surmoi font écho à cette tripartition, mais avec une différence décisive – chez Freud la structure se forme dans l'histoire inconsciente du sujet et le surmoi, loin d'incarner une raison sereine, est souvent lui-même une instance tyrannique et irrationnelle, plus proche du mauvais cocher que du bon. Nietzsche : faire de la raison le maître légitime des instincts, c'est déjà un symptôme de décadence – la vraie force ne dompte pas ses pulsions de l'extérieur mais les sublime en les mettant au service d'une puissance de création ; le cocher platonicien qui bride ses chevaux ressemble moins à la santé qu'à l'ascétisme.