La perfectibilité
Thèse
La perfectibilité est la faculté proprement humaine de se transformer dans le temps – de développer de nouvelles capacités, d'acquérir des habitudes, de se dépasser. Contrairement à l'animal, dont la nature est fixe dès la naissance, l'homme n'a pas de nature achevée : il est un être historique, capable de progrès mais aussi de dégradation. La perfectibilité n'est pas un éloge du progrès – c'est un constat ambigu : elle explique à la fois les lumières de la civilisation et la corruption de l'homme naturel.
« Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation ; c'est la faculté de se perfectionner. » – Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Naigeon (également Discours, in Du contrat social, Garnier, p. 48)
Exemples
- Edmond Dantès, dans « Le Comte de Monte-Cristo » (Alexandre Dumas, 1844), incarne la perfectibilité dans ce qu'elle a de plus spectaculaire. Jeune marin sans instruction particulière, il se transforme méthodiquement pendant ses années de captivité au château d'If grâce à l'enseignement de l'abbé Faria : il apprend les langues, l'histoire, les sciences, l'escrime, l'économie. Rien dans sa condition de départ ne laissait présager cette métamorphose – c'est bien la faculté que décrit Rousseau, cette capacité proprement humaine à développer « successivement toutes les autres » facultés à l'aide des circonstances, qui fait de lui, une fois libéré, un homme d'une culture et d'une habileté hors du commun.
- Cette même perfectibilité, mise au service de la vengeance, se retourne contre lui. Dantès emploie l'intégralité de son savoir et de sa fortune nouvellement acquise non pour s'épanouir, mais pour orchestrer méthodiquement la ruine de ceux qui l'ont trahi – jusqu'à y perdre, par moments, sa propre humanité, comme le lui reproche Mercédès. Ce n'est pas une nature vicieuse qui se révèle : c'est la même capacité de perfectionnement qui, détournée par l'amertume, produit la corruption plutôt que l'élévation. Rousseau y verrait une nouvelle confirmation de son diagnostic : la perfectibilité n'est ni un bien ni un mal en soi, seulement la condition de possibilité des deux.
Notes
Le concept de perfectibilité rompt avec l'idée d'une nature humaine fixe (Aristote) et anticipe les théories modernes de la plasticité humaine et de la construction sociale de l'identité. C'est un concept ambivalent : la même faculté qui rend possible le progrès rend aussi possible la corruption – Rousseau s'appuie dessus pour expliquer à la fois les Lumières et la dégradation de l'homme civilisé.
Débat
Hegel : la corruption est le prix inévitable et légitime de la liberté concrète. Darwin : la perfectibilité n'est pas un privilège de l'espèce humaine – c'est une modalité particulière d'un processus universel d'adaptation. Marx : ce n'est pas une faculté abstraite qui produit l'histoire, ce sont les rapports de production matériels. Lévi-Strauss : l'anthropologie montre que les sociétés dites « primitives » ne sont pas des stades inférieurs d'une perfectibilité en marche – elles sont des réponses aussi complexes et valides que les nôtres aux problèmes de l'existence.