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Le scepticisme radical : suspendre tout jugement pour atteindre la tranquillité

Pyrrhon / Sextus · Antiquité

Thèse

Pour toute question dogmatique sur la nature réelle du bien et du mal, on peut produire des arguments également convaincants pour et contre. Face à cet équilibre, la seule réponse raisonnable est l'épochè – la suspension du jugement. Cette suspension produit l'ataraxie, la tranquillité d'esprit. Celui qui ne tranche plus ne souffre plus d'avoir tort. En pratique, le sceptique continue de vivre normalement : il suit les apparences, les penchants naturels, les lois et coutumes de son pays, et l'exercice d'un métier (la « règle quadruple » de la vie sceptique). Mais sur les grandes questions morales dont on peut débattre sans fin, il s'abstient.

« À tout argument s'oppose un argument égal. » – Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 12

Exemples

  • L'argument des dix modes (Énésidème) : le même miel paraît doux au bien portant et amer au malade ; la même tour carrée de loin semble ronde. Nos sens varient selon l'état du sujet, l'angle, la distance. Il est impossible de décider quelle perception est vraie – il vaut mieux suspendre le jugement.
  • La tranquillité par l'épochè : Pyrrhon, selon la tradition, vivait dans une sérénité remarquable – il ne s'agitait pas pour des questions sans solution. La suspension du jugement n'est pas la défaite de la raison : c'est la libération de la compulsion à trancher ce qui ne peut pas l'être.
  • Selon la tradition rapportée par Diogène Laërce, Pyrrhon poussait la cohérence jusqu'au bout : il ne se détournait ni des chars qui passaient, ni des fossés, ni des chiens, parce qu'il ne se fiait en rien à ses sens – vivre la suspension du jugement, pour lui, n'était pas une posture théorique mais une pratique de tous les instants. Cette rigueur se retrouve jusque dans son langage : plutôt que d'affirmer qu'une chose n'est pas ceci ou cela – ce qui reviendrait encore à trancher –, les pyrrhoniens formulaient tout à l'équilibre, comme « un pirate n'est pas plutôt méchant que menteur », ou « il ne fut pas plus Scylla que Chimère ». Même le refus de juger ne se laissait jamais retomber dans une nouvelle affirmation déguisée.

Notes

Le pyrrhonisme est distinct du scepticisme académique (Arcésilas, Carnéade) qui affirmait qu'on ne peut rien savoir – c'est encore une affirmation. Le pyrrhonisme est plus radical : il ne dit même pas qu'on ne peut pas savoir – il suspend le jugement sur cette question aussi. Descartes se distinguera en utilisant le doute comme outil (doute méthodique) pour aboutir à la certitude – là où Pyrrhon reste dans la suspension.

Débat

Platon : le sceptique qui suspend son jugement doit tout de même vivre et agir – il est donc forcé d'adopter des croyances pratiques. La suspension totale est impraticable. Descartes : le doute radical mène à la certitude du cogito – il ne faut pas s'y arrêter mais s'en servir. Aristote : si tout est également contestable, la proposition « tout est également contestable » l'est aussi – le scepticisme se réfute lui-même.

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