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Le monde de la vie, sol oublié de la science

Edmund Husserl · XIXe–XXe siècle

Thèse

Avant même de juger « ceci est une pomme rouge », vous avez déjà perçu une forme unifiée, détachée du fond, mûre, à portée de main – sans avoir rien décidé, rien jugé activement. C'est ce que Husserl appelle la synthèse passive : une couche de constitution du sens antérieure à toute prise de position du sujet, un tissage associatif et pré-prédicatif du flux sensible, qui précède et rend possible le jugement conscient. Dans ses derniers travaux, Husserl reconnaît que l'Ego transcendantal – le sujet actif qui juge et pense – ne suffit plus à rendre compte de l'expérience vécue : il faut d'abord ce sol silencieux d'évidences perceptives. Cette couche donne accès à ce que Husserl nomme le monde de la vie (Lebenswelt) : le monde concret, familier, pré-scientifique dans lequel nous vivons toujours déjà – celui où le soleil « se lève » et où l'eau est simplement chaude ou froide, bien avant toute mesure. Or les sciences positives – la physique, la chimie – présupposent silencieusement ce monde vécu (c'est en lui que le savant lit son thermomètre, partage ses résultats avec ses collègues) sans jamais l'interroger comme tel. À force d'oublier ce sol – une dérive amorcée par Galilée et la physique moderne –, la science en vient à prendre le monde « objectif » qu'elle construit par ses mesures pour plus réel que le monde vécu dont il n'est, en réalité, qu'une idéalisation seconde.

« Le monde de la vie est un royaume de phénomènes subjectifs demeurés anonymes. » – La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, trad. G. Granel, 1976

Exemples

  • Le physicien parle de la nature en termes de masses, de vitesses, de particules – un monde d'idéalités mathématiques. Mais ce monde scientifique repose lui-même sur un monde plus originaire, jamais mesuré ni théorisé : celui où le ciel est bleu, où l'eau est froide, où la table est solide sous ma main. C'est ce monde-là, le monde de la vie, que la science présuppose et oublie.
  • Avant même de juger « ceci est une mélodie », j'ai déjà, passivement, synthétisé les notes entendues en une unité – sans effort actif, sans jugement. Cette synthèse passive est le socle sur lequel toute activité de pensée consciente vient ensuite se greffer.
  • La synthèse passive obéit à des lois précises qui ne dépendent pas de notre volonté, principalement la loi d'association (par contraste, par ressemblance ou par contiguïté). C'est ce qui fait qu'une tache rouge sur un fond vert ressort automatiquement, comme une pomme dans un arbre, sans que notre esprit ait à faire un effort de calcul.

Notes

Husserl estime que la science est en crise. parle de crise de la science – non pas une crise d'efficacité (la science fonctionne très bien), mais une crise de son sens pour l'existence humaine. L'oubli par la science du son sol originaire (le monde de la vie) conduit à une perte de repères pour l'homme moderne, car la science quantifie tout mais ne dit plus rien du sens de la vie.

Débat

Heidegger : décrire le monde de la vie comme un « royaume d'évidences » traite encore le monde comme un spectacle offert à une conscience, fût-elle passive. Or le Dasein est d'abord jeté dans un monde qu'il manipule et dont il se soucie, sans même remarquer l'outil tant qu'il fonctionne : c'est seulement quand cet outil se brise ou résiste que naît, comme un résidu second, le sujet spectateur et son monde d'objets à contempler. L'évidence perceptive n'est donc pas le sol premier de l'expérience, mais un dérivé tardif de l'existence quotidienne, affairée et soucieuse. Ricœur : ce tournant marque une tension jamais résolue chez Husserl entre l'idéalisme transcendantal des Idées I et une phénoménologie de l'existence incarnée qui s'en émancipe déjà. Merleau-Ponty : la synthèse passive n'est pas encore assez radicale – ce n'est pas une conscience, même passive, qui synthétise, c'est le corps lui-même comme sujet perceptif.

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