L'éthique fondée sur la connaissance
Thèse
L'éthique n'est pas une liste d'interdits appliquée aux actions depuis l'extérieur, mais une conséquence du désir lui-même : nous ne désirons pas une chose parce qu'elle serait bonne en soi, c'est l'inverse – nous la disons bonne parce que nous la désirons. Le bien et le mal ne sont donc pas des propriétés objectives des choses, mais des jugements relatifs à ce qui sert ou contrarie notre effort pour persévérer dans l'être.
« [...] ne nous efforçons à rien, ne voulons, n'appétons ni ne désirons aucune chose, parce que nous la jugeons bonne ; mais, au contraire, nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, l'appétons et la désirons. » – Spinoza, Éthique, IIIe partie, prop. VI, scolie de la prop. IX, in Œuvres de Spinoza, t.3, trad. C. Appuhn, Garnier-Flammarion, pp.142-144
Exemples
- L'argent n'est pas bon en soi : nous le désirons pour ce qu'il permet, et c'est cette convoitise qui nous fait le juger bon. Un matérialiste et un ascète, face au même objet, porteront un jugement opposé.
- Je crois détester le poisson cru parce que je le dis mauvais ; en réalité, c'est parce qu'il contrarie mon désir ou mes habitudes que je le qualifie ainsi. Un Japonais, par exemple, avec ses repères et sa culture, trouvera le même plat (sushi, sashimi...) excellent.
Notes
Cette thèse renverse l'ordre spontané du jugement moral : nous croyons juger qu'une chose est bonne puis la désirer en conséquence, alors que c'est l'inverse. Le bien et le mal ne sont donc pas des propriétés objectives des choses, mais des étiquettes que nous projetons sur elles selon qu'elles servent ou contrarient notre conatus. Cette position expose Spinoza à l'accusation de relativisme, qu'il tempère en distinguant le désir raisonnable, fondé sur la connaissance adéquate, du désir aveugle.
Débat
Moore : cette thèse commettrait un sophisme naturaliste en réduisant la propriété morale « bon » à un fait psychologique – le désir –, alors que « bon » désignerait une propriété simple et irréductible à toute autre. Hume : la position rejoint le sentimentalisme moral, pour qui la raison seule ne peut jamais fonder un jugement moral ; mais Hume fonde la morale sur le sentiment de sympathie, non sur la puissance d'agir individuelle. Kant : une valeur qui dépend du désir de chacun ne peut fonder aucun devoir universel et nécessaire – la moralité exige au contraire une loi indépendante de toute inclination.