Être conscient, c'est être libre
Thèse
On pourrait comparer la conscience à un trou noir : un trou noir n'est pas une chose ou un astre qu'on peut observer directement, il échappe à la logique habituelle du monde – et pourtant, il est bien là, aspirant tout ce qui l'entoure. De même, la conscience n'est pas une chose, un objet que l'on pourrait observer comme une table ou une pierre. Elle n'a pas de "matière" ou de propriétés qu'on peut énumérer. La conscience est un mouvement perpétuel de sortie de soi ; elle est toujours tournée vers autre chose qu'elle-même – elle est un néant qui se nourrit sans cesse des choses du monde (perceptions, expériences, interactions...) pour leur donner un sens. Cette distance entre la conscience (vide) et les choses (pleines) qu'elle vise est la condition même de la liberté : parce que nous ne coïncidons jamais totalement avec ce que nous sommes, nous pouvons toujours nous transformer, nous réinventer, agir autrement. Là où les choses ne sont rien de plus que ce qu'elles sont (une pierre reste toujours une pierre), nous sommes toujours plus que ce que nous sommes, rien n'est décidé d'avance pour nous. Ainsi l'homme est ce qu'il n'est pas (il est ses possibles, jamais une chose achevée, ni les déterminations censées le figer), et il n'est pas ce qu'il est (il n'est jamais l'objet que le regard d'autrui, ou lui-même, voudrait saisir à un instant donné) : il n'est que ce qu'il devient, que ce qu'il se fait par chacun de ses choix.
« L’homme est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est. » – L'Être et le Néant, 1943
Exemples
- L'être-en-soi (la chose) : un verre posé sur une table. Le verre est exactement ce qu'il est. Il ne peut pas être autre chose que lui-même. Il ne se questionne pas, ne doute pas, ne se projette pas dans l'avenir. Une chose n'est pas libre parce qu'elle est enfermée dans ce qu'elle est.
- L'être-pour-soi (la conscience) : une personne affirme qu'elle est timide. Cette phrase semble définir son identité. Pourtant, la personne peut très bien changer au fil du temps et des expériences. Et même si elle ne change pas, elle en a la possibilité. La conscience est toujours séparation entre ce que je suis et ce que je peux devenir.
- Un garçon de café joue son rôle de manière exagérée : gestes mécaniques, sourire professionnel, attitude stéréotypée. Il agit comme s'il était uniquement garçon de café. Or il est bien davantage que cela : il pourrait quitter son emploi, changer de vie, devenir autre chose, exercer son métier avec son propre style. En se réduisant à une fonction sociale, il oublie sa liberté.
Notes
Sartre radicalise Husserl et Hegel : la conscience n'est rien – et c'est précisément ce rien qui est la liberté. Elle est entièrement transparente à elle-même – et entièrement responsable.
Débat
Freud : les désirs inconscients, les traumatismes ou les mécanismes de défense limitent fortement notre liberté apparente. Spinoza : les hommes se croient libres parce qu'ils connaissent leurs actions mais ignorent les déterminations qui les produisent. Bourdieu : les structures sociales (milieu familial, éducation, classe sociale, habitudes culturelles) pèsent sur les choix individuels. Merleau-Ponty : la liberté existe, mais elle est toujours une liberté située, incarnée.