← Bibliothèque

Nous vivons dans le meilleur des mondes possibles

Gottfried Wilhelm Leibniz · XVIIe–XVIIIe siècle

Thèse

Un architecte rêve d'une maison inondée de lumière naturelle et parfaitement isolée du froid l'hiver – mais ces deux exigences se contredisent en partie : plus de baies vitrées, c'est moins d'isolation. Il doit composer, non entre le bien et le mal, mais entre des biens qui ne peuvent pas tous coexister à la fois dans une même construction. C'est cette même logique que Leibniz applique à la création du monde tout entier : Dieu, infiniment bon, sage et puissant, conçoit dans son entendement une infinité de mondes possibles avant de choisir d'en créer un seul : nécessairement le meilleur. Mais « le meilleur » ne signifie pas dépourvu de mal : tous les biens concevables ne sont pas compossibles entre eux, c'est-à-dire réalisables ensemble dans un même monde cohérent. Le mal – physique, moral, métaphysique – subsiste donc, non parce que Dieu le veut pour lui-même, mais parce que l'éliminer coûterait, à l'échelle de l'univers entier, plus de perfection et d'harmonie qu'il n'en préserve.

« Il est vrai qu'on peut s'imaginer des mondes possibles sans péché et sans malheur [...] mais ces mêmes mondes seraient d'ailleurs fort inférieurs en bien au nôtre. » – Essais de Théodicée, §10, 1710

Exemples

  • Le palais des destins possibles. Dans la Théodicée, Leibniz imagine Théodore visitant, guidé par la déesse Pallas, un palais aux salles infinies, où chacune donne à voir un monde possible et la vie qu'aurait menée Sextus Tarquin dans les circonstances de ce monde. La salle la plus haute et la plus lumineuse montre le monde réellement créé : celui où, malgré le crime de Sextus, l'ensemble converge vers le plus grand bien et la plus grande harmonie possibles.
  • Pourquoi Dieu ne supprime-t-il pas simplement le mal ? Parce que certains biens ne sont pas compossibles : un monde garantissant à chacun une abondance illimitée obéirait à des lois physiques si différentes qu'il perdrait la variété et la richesse de phénomènes qui font la beauté de l'univers actuel. Le meilleur des mondes n'est donc pas celui qui maximise chaque bien pris isolément, mais celui qui atteint la plus grande harmonie d'ensemble.

Notes

Leibniz forge lui-même le mot « théodicée » (littéralement, « justice de Dieu ») pour désigner ce type d'argument. La thèse ne dit pas que ce monde est parfait ou dépourvu de mal, mais qu'aucun autre monde possible n'aurait pu atteindre une perfection d'ensemble supérieure – la notion clé est celle de compossibilité. Cette thèse s'articule directement avec le principe de raison suffisante : si Dieu choisit ce monde plutôt qu'un autre, c'est qu'il existe une raison suffisante à ce choix – son optimalité globale.

Débat

Bayle : l'existence du mal, moral et physique, est un scandale rationnel qu'aucune théodicée ne peut vraiment dissoudre – mieux vaut reconnaître une tension irréductible entre la raison et la foi. Voltaire : ridiculise dans Candide l'idée que ce monde serait le meilleur possible – le tremblement de terre de Lisbonne et les malheurs réels de l'existence contredisent tout optimisme métaphysique. Arnauld : si Dieu doit choisir entre des mondes entiers et cohérents dès la création, la liberté humaine n'est-elle pas déjà entièrement déterminée avant même que l'individu n'agisse ? Plantinga : rien ne garantit qu'il existe un monde « le meilleur » parmi les possibles – pour tout monde donné, on peut toujours en concevoir un légèrement meilleur.