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L'obstacle épistémologique

Gaston Bachelard · XXe siècle

Thèse

Pendant des siècles, on a pensé la chaleur comme un fluide invisible, un peu comme un liquide, qui se transvaserait des corps chauds vers les corps froids – une image intuitive et rassurante, calquée sur notre expérience sensible. Cette conception a pourtant longtemps bloqué la physique, jusqu'à ce qu'on comprenne que la chaleur correspond à l'agitation des molécules. C'est ce type de blocage que Bachelard appelle un obstacle épistémologique : le progrès scientifique ne consiste pas à accumuler des connaissances, mais à rompre avec les préjugés, les images spontanées et les évidences du sens commun. La pensée scientifique avance ainsi en surmontant des obstacles qui naissent au cœur même de l'esprit, dans ses propres habitudes de pensée. Pour connaître, il faut souvent corriger ou abandonner ce que l'on croyait déjà savoir.

« En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisation. » – La Formation de l'esprit scientifique, 1938

Exemples

  • L'obstacle des images intuitives : pendant longtemps, la combustion a été expliquée par la théorie du phlogistique. Cette représentation intuitive du feu comme une substance a empêché la compréhension scientifique du phénomène et a dû être abandonnée au profit de la chimie moderne.
  • L'obstacle de l'expérience immédiate : l'observation quotidienne donne l'impression que le soleil tourne autour de la Terre. Cette évidence sensible a longtemps fait obstacle à la compréhension du mouvement réel de la Terre.

Notes

Le principal obstacle à la connaissance scientifique est souvent le savoir spontané lui-même. La science progresse par rectification et rupture plutôt que par simple accumulation. Apprendre, c'est souvent commencer par désapprendre. La démarche scientifique exige une critique permanente des évidences.

Débat

Kuhn : le progrès scientifique ne consiste pas uniquement à surmonter des obstacles intellectuels. Il dépend aussi de facteurs historiques, institutionnels et communautaires. Popper : les théories anciennes ne sont pas seulement des obstacles ; elles sont aussi le point de départ indispensable des nouvelles théories. La science progresse par essais, erreurs et réfutations. Feyerabend : l'histoire réelle des sciences est beaucoup plus désordonnée que ne le suggère Bachelard. Des croyances, des intuitions ou même des erreurs peuvent parfois favoriser le progrès scientifique.