Nul ne sait ce que peut le corps
Thèse
Un somnambule se lève, marche, évite les obstacles, parfois même parle – sans que sa conscience, endormie, ne dirige rien de tout cela : son corps agit seul et avec une compétence qui lui est propre. Spinoza se sert de cet exemple pour renverser l'idée d'une âme souveraine qui commanderait un corps-machine à sa guise : le corps possède une puissance et des capacités que l'esprit ne commande ni ne connaît entièrement. Contre cette image d'un capitaine (l'âme) pilotant son navire (le corps), Spinoza soutient que l'esprit et le corps sont deux expressions parallèles d'une seule et même chose : l'un ne gouverne pas l'autre, et l'un ne se réduit à l'autre.
« Personne, il est vrai, n'a jusqu'à présent déterminé ce que peut le corps » – Éthique, III, proposition 2, scolie, 1677
Exemples
- Le somnambule : il marche, évite des obstacles, parfois parle ou agit de façon complexe, sans qu'aucune décision consciente ne commande ses gestes – preuve que le corps agit selon des lois qui lui sont propres.
- L'apprentissage d'un geste : quand je maîtrise un mouvement sportif ou un instrument de musique, mes mains en viennent à anticiper, ajuster, corriger, sans que ma pensée n'intervienne consciemment dans chaque micro-décision.
Notes
Cette thèse s'oppose frontalement au dualisme cartésien, où l'âme dirige un corps-machine via la glande pinéale. Pour Spinoza, corps et esprit sont deux attributs d'une même substance : l'ordre et la connexion des idées est le même que l'ordre et la connexion des choses. Ignorer la puissance propre du corps, c'est se condamner à ne jamais comprendre d'où viennent réellement nos actions.
Débat
Descartes : le corps n'est qu'une machine gouvernée par la volonté de l'âme via la glande pinéale, position que Spinoza vise directement. Deleuze : cette formule ouvre une éthologie des corps définis par leurs affects et leur puissance, plutôt que par une essence fixe. Merleau-Ponty : le corps propre est déjà sujet de perception et d'intentionnalité, une thèse qui rejoint l'autonomie spinoziste du corps.