La connaissance claire et distincte
Thèse
Une douleur au pied est parfaitement claire pour moi : je la sens avec une vivacité qu'aucun doute ne peut ébranler. Mais est-elle pour autant distincte ? Si je crois que cette douleur est une qualité qui existerait dans mon pied lui-même, comme sa couleur ou sa forme, je confonds deux choses différentes – la sensation, qui n'existe qu'en mon esprit, et l'état physique du pied qui la cause. Descartes distingue ainsi deux exigences : une proposition est vraie lorsqu'elle est saisie par l'esprit de façon claire (elle est présente et manifeste à l'attention) et distincte (elle est suffisamment précise pour être séparée de toute autre idée, sans rien y mêler qui lui soit étranger). L'évidence intellectuelle constitue ainsi le critère fondamental de la vérité.
« Je reçus pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. » – Discours de la méthode, 1637
Exemples
- Idée obscure ou confuse : « Cette tour paraît ronde de loin. » L'expérience sensible peut être trompeuse : en s'approchant, on découvre que la tour est en fait carrée. Les sens ne fournissent donc pas toujours une connaissance certaine.
- Idée claire et distincte : « Je pense, donc je suis ». Même si je doute de tout, je ne peux pas douter du fait que je doute ou que je pense. Cette vérité est immédiatement évidente pour l'esprit.
- Idée mathématique : « 2 + 2 = 4 ». Cette vérité ne dépend ni des sens ni de l'expérience ; elle est connue par la seule raison.
Notes
Descartes ne se contente pas de poser les idées claires et distinctes comme critère : il tente de le fonder en garantissant, par l'existence d'un Dieu non trompeur, que tout ce que je conçois ainsi est nécessairement vrai. Cette démonstration a été critiquée dès le XVIIe siècle par Arnauld, qui y voit un cercle vicieux (le « cercle cartésien ») : Descartes se sert de l'évidence claire et distincte pour prouver l'existence de Dieu, puis se sert de Dieu pour garantir la fiabilité de cette même évidence. Cette faiblesse dans la justification théologique n'a pourtant pas emporté le critère lui-même : l'exigence d'une évidence rationnelle, indépendante des sens, a traversé toute la tradition rationaliste et trouve encore des échos dans l'épistémologie contemporaine, qui cherche elle aussi des croyances assez fondamentales pour ne nécessiter aucune justification supplémentaire.
Débat
Hume : certaines croyances qui paraissent évidentes pourraient n'être que des habitudes psychologiques produites par l'expérience. Locke : toutes nos connaissances proviennent ultimement de l'expérience sensible ou de la réflexion sur cette expérience. Pascal : certaines vérités importantes (morales, religieuses, existentielles) échappent à la démonstration rationnelle. Kant : la certitude ne porte jamais sur les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes ; nous connaissons seulement les phénomènes. Nietzsche : ce que nous appelons « vérité » est souvent le produit de conventions, d'interprétations ou de besoins humains, et donc pas nécessairement objectif.