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La raison est et ne doit être que l'esclave des passions

David Hume · XVIIIe siècle

Thèse

On imagine souvent que la raison devrait commander nos désirs comme un capitaine dirige son navire – les évaluer, les corriger, les brider si besoin. Hume renverse cette image : contre la tradition rationaliste, qui fait de la raison le guide de la conduite humaine, il soutient une thèse radicale : la raison seule ne peut jamais motiver une action ni s'opposer à un désir. Elle peut informer nos passions (nous dire si nos moyens sont adaptés à nos fins), mais ne peut jamais juger qu'une passion est en elle-même déraisonnable. Vouloir ma propre ruine plutôt qu'un léger inconfort à un inconnu n'est pas contraire à la raison. Une passion n'est « déraisonnable » que si elle repose sur une croyance fausse ; mais alors, c'est le jugement qui est en faute, non la passion. La morale ne peut donc pas être fondée sur la seule raison : elle prend racine dans le sentiment.

« La raison est et ne doit être que l'esclave des passions, elle ne peut jamais remplir un autre office que celui de les servir et de leur obéir. » – Traité de la nature humaine, Livre II, partie III, section III, 1740

Exemples

  • Je veux traverser la ville le plus vite possible. La raison peut me dire quel itinéraire est le plus rapide – mais elle ne peut ni me donner ce désir, ni me dire s'il est bon ou mauvais de l'avoir. Sur les moyens, la raison est reine ; sur les fins, elle est muette.
  • Hume pousse la logique jusqu'à la provocation : il n'est pas « contraire à la raison » de préférer la destruction du monde entier à une simple égratignure à mon doigt, tant que je ne me trompe sur aucun fait. Le choc moral que provoque ce jugement vient du sentiment, pas d'une démonstration rationnelle – preuve même de sa thèse.

Notes

Cette thèse est la source de la « loi de Hume » : on ne peut jamais déduire logiquement un jugement de valeur d'un simple constat de fait. Si la raison ne peut fonder aucune valeur par elle-même, la morale ne peut provenir que du sentiment.

Débat

Kant : la raison pratique, via l'impératif catégorique, peut et doit déterminer la volonté indépendamment de toute inclination. Aristote : la vertu ne consiste ni dans la soumission ni dans la suppression des passions, mais dans leur juste ordonnancement par la prudence. Spinoza : la raison peut transformer les idées inadéquates qui nourrissent les passions, ouvrant une voie rationnelle vers la liberté que Hume exclut.