Le goût comme habitus
Thèse
Face à une toile abstraite, certains sont en admiration devant l'équilibre des couleurs et la composition, là où d'autres voient des gribouillis dignes d'un dessin d'enfant. Pour Bourdieu, ces différences de goût sont le produit de l'habitus – des dispositions acquises par la socialisation. Loin d'être purement naturel ou individuel, le goût dépend du capital culturel transmis par le milieu social : niveau d'instruction, familiarité avec les œuvres, regirstre de langage, références intellectuelles... Les jugements esthétiques fonctionnent ainsi comme des instruments de distinction et de légitimation des hiérarchies sociales – dire « j'ai du goût » revient, sans le savoir, à dire aussi « je suis d'un certain monde ».
« Le goût, propension et aptitude à l'appropriation (matérielle et/ou symbolique) d'une classe déterminée d'objets ou de pratiques classés et classants, est la formule génératrice qui est au principe du style de vie. » – La Distinction, 1979
Exemples
- Ce qu'on croit : « J'aime naturellement Bach et la peinture abstraite – c'est une question de sensibilité personnelle, de raffinement inné. »
- Ce que révèle Bourdieu : ces préférences ont été inculquées par le milieu social, l'école, la famille – elles marquent une appartenance de classe et servent à dominer symboliquement.
Notes
Les jugements de goût ne sont pas neutres : ils classent les œuvres, mais ils classent aussi les individus. D'où l'idée de « distinction » : quand quelqu'un affirme qu'une musique est « vulgaire » ou qu'un tableau est « raffiné », il exprime souvent en même temps une position sociale. Bourdieu montre ainsi que la prétention kantienne à l'universalité du jugement esthétique masque souvent des conditions sociales particulières : les goûts dominants tendent à être reconnus comme les goûts légitimes.
Débat
Kant : le jugement de goût est subjectif, mais il comporte une prétention universelle. Schopenhauer : l'expérience esthétique authentique permet précisément de dépasser les déterminations sociales et individuelles. Adorno : expliquer une œuvre ou un goût par la position sociale ne suffit pas à rendre compte de sa signification esthétique. Jacques Rancière : les individus ne sont pas simplement prisonniers de leur habitus ; ils peuvent se réapproprier les œuvres, déplacer les frontières culturelles et inventer de nouvelles formes de sensibilité. Gadamer : une œuvre n'est pas seulement un marqueur de distinction sociale ; elle peut modifier profondément celui qui la rencontre.