L'art comme dévoilement de la vérité
Thèse
Devant une paire de vieilles chaussures de paysanne peintes par Van Gogh, on pourrait se contenter de voir un objet utile représenté avec talent – du cuir usé, des lacets défaits. Heidegger y voit tout autre chose : dans ces chaussures s'ouvre tout un monde – la solitude du sentier labouré, l'angoisse muette devant la précarité de la moisson, la ténacité silencieuse d'une vie tout entière vouée à la terre. Le tableau ne représente donc pas des chaussures : il fait surgir tout un monde de significations que l'usage quotidien (des souliers, dans cet exemple) laisse toujours dans l'ombre. C'est en ce sens que l'œuvre d'art est un événement de vérité (alèthéia). Elle ouvre un monde de sens tout en laissant paraître ce qui demeure en retrait : la matière même de l'œuvre – la toile de la peinture, la pierre de la statue, le son de la musique – qui résiste à se dissoudre entièrement dans le sens et garde toujours quelque chose d'elle-même en réserve. L'art est ainsi le lieu où la vérité advient et se dévoile à travers une œuvre singulière, dans la tension jamais résolue de cet être qui se donne en se retirant.
« L’essence de l’art, c’est la vérité se mettant en œuvre elle-même. » – L'Origine de l'œuvre d'art, 1935
Exemples
- Le temple grec, dressé sur son rocher, ouvre tout un monde – celui du peuple grec, qui s'y rassemble pour la naissance et la mort, la victoire et la déchéance, l'ordre entier de son existence historique. Mais il fait aussi apparaître, en retour, ce qui reste en retrait, la terre elle-même : le rocher ne prend tout le poids de son assise que sous l'effet du temple posé sur lui, la tempête qui se brise contre ses colonnes ne révèle sa propre violence qu'en s'y heurtant, la lumière du jour ne laisse deviner l'immensité du ciel grec qu'à l'ombre portée par la pierre. Le temple ouvre ainsi un monde et, dans le même geste, fait venir la terre à sa présence, sans jamais l'épuiser.
- Quand Hölderlin nomme pour la première fois le Rhin dans son poème, il ne décrit pas un fleuve qui existait déjà, tout fait, indépendamment de son dire : son poème fait surgir ce fleuve comme fleuve sacré, porteur d'une histoire et d'un destin pour tout un peuple. Pour Heidegger, la poésie (la Dichtung) n'est pas un art parmi d'autres : elle est l'essence même de l'art, puisque nommer, c'est déjà faire advenir un monde qui, sans le mot, resterait muet.
Notes
Heidegger rompt avec la conception classique de l'art comme imitation ou représentation : l'œuvre est un événement par lequel la vérité advient, se met elle-même en œuvre. L'œuvre n'est pas simplement une idée qui prend forme. Elle fait tenir ensemble deux dimensions : le monde (l'ensemble des significations humaines) et la terre (ce qui résiste, demeure opaque, se retire).
Débat
Platon : l'art ne dévoile pas la vérité ; il produit des apparences séduisantes qui risquent de nous en détourner. Aristote : l'art produit une connaissance du général humain, mais il n'est pas un événement métaphysique où la vérité de l'être se dévoile. Adorno : la vérité de l'art est historique et critique, non une révélation de l'Être. Walter Benjamin : il n'existe pas une essence intemporelle de l'art comme dévoilement de la vérité ; il existe des pratiques artistiques historiquement variables. Derrida : la vérité n'est pas quelque chose qui se cache puis se dévoile ; elle est toujours différée, fragmentée et traversée par le langage.