L'art comme création de l'Esprit
Thèse
Peindre un fruit à la perfection, jusqu'à tromper l'œil, force l'admiration technique – mais un vrai fruit serait, à cet égard, toujours supérieur à sa copie, aussi parfaite soit-elle : une nature morte ne se mange pas. Si l'art n'était qu'imitation, il serait donc condamné à rester toujours inférieur à ce qu'il copie. C'est pourquoi Hegel rompt avec toute la tradition depuis Platon : l'art n'est pas imitation de la nature – il est supérieur à la nature, précisément parce qu'il est autre chose qu'une copie : une création de l'Esprit. Ce que l'artiste produit porte la marque de la liberté humaine et de la conscience, ce qu'aucune nature, aussi belle soit-elle, ne possède. L'art est ainsi apparition sensible de l'Idée : il rend visible ce qui est spirituel. Il vise dès lors une forme d'adéquation parfaite entre le sensible et l'Idée – c'est ce que Hegel appelle l'idéal artistique, incarné par excellence dans la sculpture grecque.
« Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. » – Hegel, Esthétique, trad. Ch. M. Bénard, PUF, 15e éd., 1995, p. 11
Exemples
- La nature (inférieure) : un coucher de soleil est beau – mais c'est une beauté contingente, non habitée par une intériorité consciente.
- L'œuvre d'art (supérieure) : Turner peint un coucher de soleil – et soudain la lumière dit quelque chose sur la mélancolie, le temps, la condition humaine.
Notes
Hegel annonce aussi la « fin de l'art » en ce sens qu'il cède le pas à la religion, puis à la philosophie, dans la progression de l'Esprit vers la connaissance absolue de lui-même. L'art reste valable – il perd simplement sa fonction de révélation suprême du vrai.
Débat
Nietzsche : l'art n'est pas l'incarnation de l'Esprit ou de l'Idée ; il est l'expression de la vie dans ce qu'elle a de débordant, d'irrationnel et de créateur. Bergson : l'art ne nous élève pas vers l'Idée ; il nous ramène à la richesse sensible du réel. Heidegger : la vérité de l'art n'est pas l'incarnation sensible d'une Idée, mais l'ouverture d'un horizon de sens.