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Le beau plaît universellement sans concept

Emmanuel Kant · XVIIIe siècle

Thèse

Dire « ce gâteau est délicieux » n'engage que moi : un autre peut légitimement préférer un goût différent, sans qu'on puisse trancher qui a raison. Mais dire « ce coucher de soleil est beau » semble différent : je m'attends à ce que les autres soient d'accord, comme si mon jugement valait pour tout le monde, alors qu'il ne repose, comme le goût du gâteau, que sur un sentiment. C'est ce paradoxe qu'analyse Kant : le jugement de goût est à la fois subjectif (fondé sur un sentiment) et pourtant porteur d'une prétention universelle (on exige que tout le monde l'approuve). Il ne s'appuie sur aucun concept ni intérêt – c'est un plaisir désintéressé qui prétend à l'accord de tous.

« Est beau ce qui plaît universellement sans concept. » – Critique de la faculté de juger, 1790

Exemples

  • Désintéressement : le beau plaît sans qu'on en attende aucun usage ni profit. Ce n'est pas l'agréable (plaisir des sens) ni le bien (utilité morale).
  • Universalité sans concept : le jugement de goût prétend à l'universalité, mais il ne démontre rien. Contrairement à un jugement scientifique, il ne repose sur aucun concept permettant de prouver qu'un objet est beau.
  • Finalité sans fin : l'objet beau semble organisé comme s'il avait une fin, mais sans servir à aucun but déterminé. Une fleur paraît harmonieuse et parfaitement agencée, sans que sa beauté soit liée à une utilité pour celui qui la contemple.
  • Nécessité subjective : quand je dis « c'est beau », je ne dis pas « ça me plaît à moi » – je prétends que cela devrait plaire à tous.

Notes

Le paradoxe kantien : le beau est subjectif et pourtant on se dispute à son sujet. Il engage le sensus communis, c'est-à-dire la capacité commune des êtres humains à partager une même expérience esthétique, ce qui fonde la prétention universelle du jugement de goût.

Débat

Nietzsche : le beau n'est jamais désintéressé ; nos jugements esthétiques expriment toujours des instincts, des désirs, une certaine manière d'affirmer la vie. Bourdieu : le goût est socialement construit ; ce que nous trouvons beau dépend largement de notre éducation, de notre classe sociale ; la prétention à l'universalité masque souvent les préférences d'un groupe social dominant.