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Le « On »

Martin Heidegger · XXe siècle

Thèse

Nous disons sans cesse « on ne fait pas ça », « on m'a dit que... », « ça ne se fait pas » – sans jamais savoir qui est ce « on ». Personne en particulier ne l'a décidé, et pourtant tout le monde s'y conforme : la mode qu'on suit aveuglément (voire qu'on conseille aux autres), les opinions qu'on reprend parce que tout le monde le dit, la dernière tendance qu'on a vue sur les réseaux, les choix qu'on fait parce que c'est ce qui se fait. Heidegger nomme cette présence anonyme et diffuse le « On » : la manière ordinaire dont l'être humain (Dasein) existe au quotidien, absorbé dans les interprétations publiques du monde. Le On n'est personne en particulier – ce n'est ni un inconscient collectif ni une entité extérieure à moi : c'est une structure intérieure à moi-même, une norme implicite de moyenne existence qui oriente mes opinions, mes goûts, mes manières d'être, sans que j'aie besoin d'y consentir. Par le recours au On, je me dispense d'assumer ma propre existence, je me déleste du fait que j'ai à être, que je suis en charge de mon existence – comme lorsque je choisis un métier, une opinion, ou même une façon d'aimer parce que « c'est ce qui se fait », plutôt que par un choix vraiment mien. L'existence assumée, en propre, suppose à l'inverse que je reprenne cette charge en main – notamment face à ma mortalité, qui ne peut être ni évitée ni déléguée : elle est irréductiblement mienne.

« Nous nous réjouissons et nous nous amusons comme on se réjouit ; nous lisons, voyons et jugeons en matière de littérature et d'art comme on voit et juge ; mais nous nous retirons aussi de la "grande masse" comme on s'en retire ; nous trouvons révoltant ce qu'on trouve révoltant. » – Être et Temps, §27, 1927

Exemples

  • Existence impropre : choisir une carrière parce que « c'est ce qu'On fait » dans son milieu social, sans jamais interroger ce choix. Opiner sur un sujet politique en répétant ce qu'On entend sans y avoir réfléchi. S'habiller, parler, rire comme « il se doit ». J'agis mais ce n'est pas moi qui décide – c'est le On qui décide à travers moi.
  • Existence en propre : l'angoisse et l'être-vers-la-mort m'arrachent au On. Devant ma mort, je ne peux pas me réfugier dans l'anonymat – personne ne peut mourir à ma place. Cette confrontation ouvre la possibilité que je reprenne mon existence en propre, que j'accepte ma charge, à savoir que j'ai toujours à être. Ce n'est pas un état permanent ou stable, mais un arrachement partiel et ponctuel, toujours à reconquérir.

Notes

Le On n'est pas la « société » ou la « masse ». Il ne s'agit pas d'une critique sociologique des foules. Le On est une structure ontologique : il décrit un mode d'être du Dasein, pas un groupe social. Même seul, je peux vivre dans le On. Pour Heidegger, être en propre n'a rien à voir avec l'individualisme. Il ne s'agit pas de rejeter autrui ou la collectivité ; il s'agit de ne pas se dissoudre dans l'anonymat, dans la dépersonnification.

Débat

Sartre : la structure du On n'est pas ontologiquement fondamentale. Pour lui, la mauvaise foi est un choix – le Dasein ne « tombe » pas dans l'inauthentique : il le choisit. Arendt : le On dévalorise l'espace public et l'action collective, qui sont précisément le lieu de la liberté – pas de sa perte.