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L'ineffable et le presque-rien

Vladimir Jankélévitch · XXe siècle

Thèse

On croit souvent que tout peut, en théorie, se dire avec assez de précision et de mots justes – que le langage ou le concept finiraient toujours par rattraper ce qu'on cherche à exprimer, pour peu qu'on s'y prenne bien. Jankélévitch conteste cette confiance : il existe, au cœur de toute chose, une part qui résiste absolument à la connaissance conceptuelle – non par insuffisance provisoire du savoir, qu'un effort supplémentaire suffirait à combler, mais par nature. Ce résidu insaisissable, ce « je-ne-sais-quoi », n'est pas rien : c'est un presque-rien, une qualité indicible (le charme d'un visage, le grain d'une voix, l'instant d'une rencontre) qui déborde toute analyse sans pour autant se laisser réduire au néant. Vouloir le dire entièrement, c'est le détruire ; seule l'approche par la musique, le silence ou la litote peut en effleurer la présence.

« L'essentiel, la pointe de diamant en toute chose, était souvent un je-ne-sais-quoi, un presque-rien. » – Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, 1957

Exemples

  • Le charme d'une personne : on peut énumérer ses traits, sa voix, ses gestes un par un – et pourtant ce qui fait qu'on l'aime échappe à cette liste. Ce charme n'est situé nulle part en particulier, il est le presque-rien qui circule entre les traits sans se confondre avec aucun d'eux.
  • La musique : on peut analyser une mélodie note par note, harmonie par harmonie – l'émotion qu'elle suscite n'est pourtant dans aucune note isolée. Jankélévitch, musicologue autant que philosophe, y voit le lieu privilégié où le je-ne-sais-quoi se fait sentir sans se laisser dire.

Notes

À rapprocher de la « chose en soi » kantienne (les noumènes) – mais alors que Kant pose une frontière radicale entre phénomène et noumène, Jankélévitch pense un entre-deux mouvant, ni tout à fait dicible ni tout à fait indicible. S'oppose à l'ambition hégélienne de tout absorber dans le concept (l'Esprit qui se sait lui-même) : pour Jankélévitch, il restera toujours un résidu.

Débat

Hegel : rien n'échappe en droit au concept, qui a la patience de tout absorber et de tout médiatiser – l'indicible n'est qu'un savoir encore informe, pas une limite réelle de la pensée. Wittgenstein : il existe bien un domaine dont on ne peut parler, mais ce silence n'est pas un échec – ce qui ne peut être dit peut néanmoins se montrer. Merleau-Ponty : le corps et la perception ont accès à un sens préréflexif, antérieur au langage, que la parole ne fait qu'approcher sans jamais l'épuiser – rejoignant, par un autre chemin, l'intuition de Jankélévitch.