L'épochè
Thèse
Au quotidien, nous regardons le monde à travers une grille de lecture que nous ne remarquons jamais. Quand je vois une tasse sur la table, je pars du principe qu'elle existe « vraiment », indépendamment de moi – cela me semble aller de soi. Ce « cela va de soi » est une croyance, jamais formulée mais toujours agissante, que Husserl appelle l'« attitude naturelle ». Comme une grille aux cases nettes et closes, elle étiquette ce que je vis – je prends une « tasse », j'écoute une « mélodie » – et fige ainsi en une existence stable et permanente ce qui n'est, en réalité, qu'un flux d'apparitions toujours renouvelées, d'esquisses qui s'ajoutent les unes aux autres : la tasse vue sous cet angle, puis sous un autre, jamais deux fois tout à fait la même. L'épochè est une méthode visant le simple retrait de cette grille, une mise entre parenthèses, hors-circuit, de la croyance en un monde d'objets permanents. Par l'épochè, je ne change pas le monde, mais mon regard sur lui. Cette mise entre parenthèses révèle tout un continent resté invisible – la tasse en train de se montrer par accumulation d'esquisses, ce mouvement même qui se dérobait tant que la grille figeait tout en cases immobiles.
« Je ne nie donc pas ce monde comme si j'étais sophiste ; je ne mets pas son existence en doute comme si j'étais sceptique ; mais j'opère l'épochè phénoménologique qui m'interdit absolument tout jugement portant sur l'existence spatio-temporelle. » – Idées directrices pour une phénoménologie, 1913
Exemples
- Attitude naturelle (avant l'époké) : je vois une table. Je présuppose immédiatement qu'elle existe vraiment. Je la considère comme un objet indépendant, et je ne questionne pas cette évidence. La réalité est naïvement présupposée : « Cette table existe, là, devant moi. C'est sur elle que je cuisine tous les jours et que mes enfants mangent. Elle est là même quand je n'y suis pas. Elle est en bois, marron, avec quatre pieds. »
- Après l'époké : je mets entre parenthèses l'existence de la table, et je décris uniquement comment cette table apparaît à ma conscience. Le monde réduit continue d'apparaître avec ses couleurs, ses formes, ses significations pratiques, mais désormais comme corrélat de la conscience « Une table se donne actuellement dans une perception visuelle ; elle apparaît sous tel profil ; seules certaines faces sont données directement ; les autres sont co-visées ; elle est appréhendée comme identique à travers une multiplicité de perspectives, etc. »
Notes
Grâce à l'épochè, l'attention se déplace de la question « les choses existent-elles ? » à la question « comment les choses apparaissent-elles à la conscience ? ». Cette suspension ouvre ainsi la voie à la réduction phénoménologique, qui permet de décrire les structures essentielles de l'expérience et de la conscience intentionnelle. L'époké n'est pas le doute cartésien : Descartes doute pour trouver une certitude ; Husserl suspend pour décrire. Ce n'est pas une destruction – c'est un changement de regard.
Débat
Heidegger : le philosophe n'est jamais une conscience désengagée observant ses vécus ; il est toujours déjà impliqué dans le monde qu'il cherche à comprendre. Merleau-Ponty : la conscience est toujours incarnée. Je ne suis pas une conscience qui possède un corps ; je suis un corps vivant qui perçoit. Là où Husserl écrit parfois comme si la conscience constituait le monde, Merleau-Ponty insiste sur une sorte de réciprocité : je découvre le monde parce que je suis déjà immergé en lui. La perception n'est pas un acte d'une conscience pure ; elle est un événement corporel.