La chair : l'étoffe commune du corps et du monde
Thèse
Dans la fusion passionnée de l'acte d'amour, où s'arrête mon corps et où commence celui de l'être aimé ? Et quand je nage en pleine mer ou assiste à un concert et que les ondes passent en moi ? Dans toutes ces situations, et plus généralement au quotidien, la frontière nette entre « moi » et « le monde » se brouille. Comment ce phénomène est-il possible ? Parce que tout est chair, répond Merleau-Ponty. La chair n'est ni matière ni esprit, la dualité de l'ancien monde (celui de Platon et de Descartes). La chair est un genre d'être à part entière, que Merleau-Ponty désigne par le mot ancien « élément », au sens où les Anciens parlaient de l'eau, de l'air, de la terre ou du feu – une réalité générale, la texture même du monde. Mon corps et le monde sont taillés dans cette même étoffe, là où la tradition les voyait comme radicalement différents. C'est précisément parce que chair et monde partagent une seule et même chair que le premier peut percevoir le second. La chair est la trame commune, invisible, qui rend possible tout rapport entre voyant et visible, sentant et senti, moi et autrui.
« La chair n'est pas esprit, n'est pas matière, n'est pas substance. » – Le Visible et l'Invisible, 1964 (œuvre posthume, établie par Claude Lefort)
Exemples
- L'élément : quand je regarde le carrelage au fond d'une piscine à travers l'eau, je le vois non pas malgré les reflets et les distorsions, mais par eux, à travers eux. L'eau, les reflets, les distorsions, ne sont pas des obstacles entre mon regard et le carrelage, ils sont ce qui me permet de voir le carrelage tel qu'il est, là où il est. C'est cette image de l'eau comme « élément » traversant tout ce qu'elle touche que Merleau-Ponty reprend pour penser la chair : elle n'est pas un objet de plus dans le monde, mais le milieu commun à travers lequel voyant et visible communiquent.
- Le peintre : Merleau-Ponty reprend une formule de Paul Valéry, le peintre « apporte son corps » – c'est en prêtant son corps au monde qu'il peut transformer ce qu'il voit en peinture. Cela n'est possible que parce que le corps du peintre est fait de la même chair que les choses qu'il peint : il n'observe pas le monde depuis l'extérieur, comme un pur esprit ; il en est un fragment, capable pour cette raison même de le faire apparaître sur la toile.
- Autrui : la chair explique aussi pourquoi je reconnais un autre corps comme un autre moi, et non comme un simple objet parmi d'autres – autrui et moi appartenons au même tissu charnel. C'est cette appartenance commune, antérieure à toute pensée, qui rend possible l'intercorporéité, la capacité de nos corps à se répondre sans passer par le raisonnement.
- La chair n'est pas encore la structure de réversibilité que décrit le chiasme : elle en est la condition. Le chiasme décrit le mouvement par lequel voyant et visible peuvent échanger leurs rôles ; la chair est l'étoffe commune sans laquelle cet échange serait impossible – comme il faut que deux tissus soient de même matière pour qu'on puisse les coudre ensemble.
Notes
Le Visible et l'Invisible est une œuvre inachevée, publiée en 1964, trois ans après la mort de Merleau-Ponty, à partir de manuscrits établis par Claude Lefort. Le concept de chair y reste délibérément provisoire : Merleau-Ponty le présente lui-même comme un mot de dépannage, faute de mieux, pour désigner une réalité qui échappe aux catégories héritées (sujet/objet, esprit/matière). Cet inachèvement a permis des lectures très diverses, notamment en écologie philosophique contemporaine, où la chair sert à repenser notre appartenance au vivant.
Débat
Sartre : la distinction radicale entre le pour-soi (conscience) et l'en-soi (chose) ne laisse aucune place à un tiers terme comme la chair – vouloir fondre le sujet et l'objet dans une même étoffe, c'est perdre ce qui fait la spécificité de la conscience, sa capacité de se néantiser face au monde. Levinas : faire d'autrui une chair semblable à la mienne risque de le réduire à une réplique de moi-même – autrui n'est pas un autre moi tissé dans mon monde, mais une altérité radicale que l'ontologie de la participation ne peut accueillir sans la trahir.