L'amitié asymétrique
Thèse
On imagine spontanément l'amitié comme un état stable et parfaitement réciproque, où deux consciences se rencontrent d'égal à égal, ici et maintenant. Derrida démonte cette image : l'amitié est toujours asymétrique (on aime avant d'être aimé, la relation n'est jamais parfaitement égale), différée (l'ami n'est jamais pleinement présent, ses pensées intérieures me demeurent impénétrables), promise (elle vise un ami à venir, que je ne peux jamais posséder au présent), endeuillée (elle porte en elle la mort de l'autre comme sa vérité la plus intime) : aimer un ami, c'est déjà, silencieusement, se préparer à sa perte.
« Ô mes amis, il n'y a nul ami. » – Politiques de l'amitié, 1994 – reprenant une formule attribuée à Aristote
Exemples
- Asymétrique : dans toute amitié, il y a un moment où l'un a pris l'initiative en premier – un message envoyé sans certitude de réponse, une confidence risquée avant d'être payée en retour. Cette dissymétrie de départ ne s'efface jamais tout à fait : on continue, souvent après des années, d'aimer un peu plus, ou autrement, qu'on n'est aimé.
- Différée : après une longue soirée avec un ami proche, on se demande parfois ce qu'il a vraiment pensé de telle remarque, de tel silence. Même le plus intime des amis garde une part de lui-même que je ne rejoins jamais complètement – je continue, des années durant, à découvrir des facettes de lui qui m'étaient inconnues.
- Promise : retrouver un ami d'enfance après quinze ans, ce n'est plus tout à fait la personne qu'on a connue, et pourtant l'amitié se poursuit – comme si elle n'avait jamais visé cet enfant-là, mais quelqu'un qui reste, à chaque retrouvaille, encore à venir.
- Endeuillée : assister aux funérailles d'un vieil ami fait réaliser que le deuil avait commencé bien avant – dans chaque adieu ordinaire, chaque au revoir avant un long voyage, il y avait déjà, en germe, la possibilité de cette absence définitive.
Notes
Derrida clôt et déconstruit toute la tradition sur l'amitié. Selon lui, l'amitié est fondamentalement impossible à saisir, toujours traversée par l'absence et la mort.
Débat
Aristote : l'amitié de vertu est stable et réciproque – elle n'est pas une promesse impossible mais une réalité atteignable. Sartre : l'amitié est toujours menacée par le regard d'autrui qui me pétrifie – la réciprocité vraie est impossible.