La réminiscence : connaître, c'est se ressouvenir
Thèse
Dans le Ménon, Socrate interroge un jeune esclave qui n'a jamais étudié la géométrie – et parvient, par de simples questions, à lui faire retrouver seul la démonstration d'un théorème qu'il n'a jamais appris. Pour Platon, ce n'est pas un tour de passe-passe : apprendre n'est jamais qu'un ressouvenir. Avant de s'incarner dans un corps, l'âme aurait contemplé directement les Idées ; la naissance nous en fait oublier la vision. Dès lors, connaître consiste à raviver ce savoir enfoui plutôt qu'à en recevoir un nouveau de l'extérieur – et chercher n'a de sens que parce que quelque chose, en nous, sait déjà ce qu'on cherche.
« Donc, puisque l'âme est immortelle et qu'elle a vécu plusieurs vies, et qu'elle a vu tout ce qui se passe ici et dans l'Hadès, il n'est rien qu'elle n'ait appris. Aussi n'est-il pas du tout surprenant que, sur la vertu et sur le reste, elle puisse se souvenir de ce qu'elle a su auparavant. » – Ménon, 81c-d, trad. É. Chambry, Flammarion, 1967
Exemples
- Socrate trace un carré au sol et demande à l'esclave comment en construire un dont l'aire soit le double. Celui-ci propose d'abord, par intuition naïve, de doubler le côté – erreur que Socrate lui fait constater par une simple figure (l'aire est en réalité quadruplée). Loin de lui donner la solution, Socrate multiplie les questions ; l'esclave, déstabilisé, finit par « voir » de lui-même que le carré construit sur la diagonale du carré initial a exactement l'aire double. Il n'a reçu aucun enseignement au sens strict – aucune formule, aucune démonstration donnée – seulement des questions qui l'ont conduit à retrouver un savoir que Platon dit déjà présent en lui.
- Un lycéen est bloqué sur un problème de mathématiques. Après plusieurs minutes d'impasse, il voit soudain la méthode « lui apparaître » – souvent au moment où il cesse de chercher activement, sous la douche ou en marchant. L'impression n'est pas celle d'avoir inventé une procédure inédite, mais de l'avoir « retrouvée », comme si elle avait toujours été disponible et qu'il avait simplement fallu cesser de faire obstacle à son émergence. C'est ce phénomène précis – la solution vécue comme retrouvaille plutôt que comme construction – que la théorie platonicienne défend.
Notes
La réminiscence n'est pas qu'une thèse isolée sur l'apprentissage : elle fonde chez Platon toute une conception de l'éducation comme maïeutique (faire accoucher un savoir déjà là, non le transmettre de l'extérieur), et elle s'articule à sa politique – le philosophe-roi n'est légitime que parce qu'il a mieux « revu » l'Idée du Bien que les autres. Elle suppose aussi une conception forte du temps : le passé pertinent pour connaître n'est pas notre histoire personnelle, mais un passé pré-natal, hors du devenir.
Débat
Aristote : la connaissance part des sens et de l'expérience, et remonte progressivement vers l'abstraction par induction – aucun besoin de postuler une vision antérieure de l'âme, ni même une âme séparable du corps. Locke : l'esprit est à la naissance une table rase ; ce que Platon prend pour un ressouvenir n'est que l'esprit découvrant, par l'expérience sensible répétée, des idées qu'il n'a jamais possédées. Bergson : la mémoire n'est pas un stock fixe à raviver mais une durée créatrice, indissociable de la conscience elle-même – on ne « retrouve » jamais le passé identique à lui-même, on le rejoue en le transformant ; en faisant de l'anamnèse un simple accès à des Idées immuables, Platon spatialise le temps et manque ce que la mémoire a de proprement vivant et inventif.