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La pluralité fonde l'espace public, lieu d'apparition de la liberté

Hannah Arendt · XXe siècle

Thèse

Chaque être humain qui vient au monde y apporte quelque chose d'inédit : un point de vue, une voix, une manière d'être uniques. C'est ce qu'Arendt nomme la pluralité, condition de toute vie politique authentique. Cette pluralité repose sur deux forces conjointes. L'égalité d'abord : parce que les hommes partagent une même nature, ils peuvent se comprendre entre eux, dialoguer avec ceux qui les ont précédés, et se rendre intelligibles à ceux qui viendront après eux. La distinction ensuite : parce que chacun est irréductiblement singulier, la parole et l'action prennent tout leur sens – elles sont le seul moyen de faire connaître aux autres cette singularité. La pluralité trouve son plein épanouissement dans l'espace public, qu'Arendt nomme aussi « espace d'apparence » : la scène commune où chaque citoyen, en parlant et en agissant devant ses pairs, peut se distinguer par l'éclat de ses mots et de ses actes, et laisser dans la mémoire des hommes une trace que même la mort n'efface pas. C'est dans l'espace public, et là seulement, que la liberté cesse d'être un sentiment intérieur pour devenir une réalité visible et partagée. La sphère privée du foyer obéit à une tout autre logique : chacun y est occupé à satisfaire des besoins vitaux – se nourrir, se loger, se reproduire. Peu importe qui accomplit ces tâches ; rien, dans le travail lui-même, n'appelle ni ne révèle l'unicité de chaque individu. Seul l'espace public permet à chacun d'apparaître pour ce qu'il est, et non plus seulement pour ce qu'il fait.

« La pluralité humaine [...] a le double caractère de l'égalité et de la distinction. Si les hommes n'étaient pas égaux, ils ne pourraient se comprendre les uns les autres [...]. Si les hommes n'étaient pas distincts [...], ils n'auraient besoin ni de la parole ni de l'action pour se faire comprendre. » – Condition de l'homme moderne, 1958

Exemples

  • Le foyer antique : le maître de maison, sa femme, ses enfants, ses esclaves y unissent leurs efforts pour assurer la survie du groupe – préparer la nourriture, entretenir la maison, engendrer une descendance. Rien dans ces tâches, sans cesse recommencées, ne demande ni ne révèle vraiment la singularité de chacun : celui ou celle qui cuisine ou répare peut être remplacé par quelqu'un d'autre qui cuisine ou répare.
  • L'agora grecque ou l'assemblée politique : dès qu'un citoyen y prend la parole pour proposer une loi ou plaider une cause, il agit devant des égaux qui peuvent le contredire, l'applaudir ou le vaincre par le seul pouvoir de la parole – c'est cette scène commune, et elle seule, qui rend sa liberté visible et réelle, et non un simple sentiment intérieur.

Notes

Cette conception de la liberté comme réalité seulement mondaine (et non intérieure) est un pilier de la pensée arendtienne : on n'est pas libre dans le repli sur soi, mais seulement grâce à eux, dans l'exposition publique. L'espace d'apparence n'est identique ni à un territoire ni à une institution durable : il surgit chaque fois que des hommes agissent et parlent ensemble, et disparaît dès qu'ils se dispersent – d'où la fragilité propre de la liberté politique, qui doit sans cesse être réactualisée et ne peut jamais être définitivement acquise.

Débat

Aristote : la supériorité de la vie politique se fonde sur la contemplation et la vertu, non sur la seule pluralité des points de vue qui s'y expriment. Rousseau : l'égalité politique ne naît pas de l'exposition mutuelle des hommes entre eux, mais du contrat qui les soumet également à la loi qu'ils se sont eux-mêmes donnée ; sans cette base juridique, la pluralité arendtienne resterait sans garantie durable. Habermas : l'espace public moderne n'est plus la scène où l'on « apparaît » entre égaux physiquement réunis, mais un espace médiatisé de discussion argumentée, ouvert en principe à tous, y compris hors de toute co-présence physique.