La durée
Thèse
Une heure d'attente ennuyeuse et une heure passée avec des amis n'ont manifestement pas la même durée vécue, bien que l'horloge compte exactement autant de minutes dans les deux cas. C'est que le temps vécu – la durée – est radicalement différent du temps scientifique mesuré par les horloges. Le temps scientifique est une succession d'instants égaux et distincts, comme les perles d'un même collier ; la durée est un flux continu et indivisible, où passé et présent se fondent.
« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s'abstient d'établir une séparation entre l'état présent et les états antérieurs. » – Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889
Exemples
- Le temps de l'horloge : une heure = 60 minutes identiques, interchangeables. Le temps n'est pas compris comme temporel mais comme spatialisé, car la mesure du temps est en fait la rotation de la Terre sur son axe. C'est un temps mort, désincarné.
- Le temps vécu : une heure d'ennui semble une éternité ; une heure de joie s'évanouit en un instant. D'un point de vue scientifique, une heure est une heure. Sur le plan du vécu, de la durée, chaque heure est unique et radicalement différente.
Notes
Bergson utilise la métaphore de la mélodie : on ne comprend la musique qu'en la laissant couler, qu'en épousant sa durée. D'un point de vue scientifique, la musique n'est qu'une succession de notes séparées les unes des autres, ce que notre expérience vécue contredit fondamentalement. Proust s'en souviendra.
Débat
Einstein : le temps lui-même est relatif – il n'y a pas un temps absolu mais des temps relatifs à des référentiels, ce qui déplace tout le débat sur un plan que Bergson n'avait pas anticipé. Husserl : la durée bergsonienne reste trop psychologique – il faut une analyse phénoménologique plus rigoureuse de la conscience du temps, distinguant rétention, protention et présent vivant.