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L'être-avec, structure originaire du Dasein

Martin Heidegger · XXe siècle

Thèse

On imagine souvent qu'être seul est notre situation de départ, et que la rencontre avec autrui serait un événement second, une expérience qui viendrait s'ajouter à une existence d'abord solitaire. Heidegger renverse cette image : je ne suis jamais d'abord seul, puis rejoint par autrui. Être-avec est une structure constitutive de l'être humain lui-même, aussi originaire que son rapport aux choses. Même physiquement seul dans une pièce, je reste être-avec : le livre que je lis a été écrit par quelqu'un, l'outil que j'utilise a été fabriqué par d'autres que moi, le sentier que j'emprunte a été tracé par des pas qui ne sont pas les miens. Le monde dans lequel j'existe est de part en part un monde partagé, traversé par la présence d'autrui, avant même toute rencontre effective avec une personne en particulier. Autrui n'est donc jamais d'abord un objet que je dois percevoir puis interpréter comme conscient : il est déjà co-présent dans la structure même de mon existence quotidienne, bien avant que je le croise physiquement.

« Le Dasein s'entend d'abord et le plus souvent à partir de son monde et la coexistence des autresse rencontre de multiple façon à partir de l'utilisable intérieur au monde. » – Être et Temps, §26, 1927 (trad. Vezin)

Exemples

  • Un champ labouré révèle immédiatement la présence d'un paysan qui ne s'y trouve pourtant plus : je ne perçois pas d'abord une terre neutre que j'interpréterais ensuite comme « travaillée par quelqu'un ».
  • Un sentier en forêt porte la trace de tous ceux qui l'ont emprunté avant moi : je marche déjà avec eux, sans les avoir jamais rencontrés.
  • Une salle de classe vide reste organisée autour d'un enseignant et d'élèves absents : sa disposition même traduit l'être-avec.
  • Un marin isolé en pleine mer, à des milliers de kilomètres de tout autre humain, reste être-avec : sa boussole, son bateau, son carnet de bord ont tous été conçus par (et pour) d'autres que lui.

Notes

Heidegger cherche à décrire les structures fondamentales de l'existence humaine avant toute distinction entre sujet isolé et objets extérieurs. Sa découverte est capitale : être, pour moi, pour nous tous, c'est toujours-déjà être-avec.

Débat

Husserl : l'ego isolé doit se construire, par analogie, un accès à la conscience d'autrui – une reconstruction que Heidegger juge tardive et dérivée. Sartre : le regard d'autrui menace ma liberté même, ce que l'être-avec heideggérien n'envisage pas. Levinas : l'être-avec de Heidegger est trop neutre, trop anonyme, alors que la vraie rencontre a lieu avec le visage singulier d'autrui, qui seul m'oblige.