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Autrui m'est donné par analogie, jamais en original

Edmund Husserl · XXe siècle

Thèse

Au quotidien, l'existence des autres comme personnes conscientes sonne comme une évidence. Pourtant, Husserl part d'un constat troublant : je n'ai jamais un accès direct à la conscience d'autrui, seulement à la mienne – ce que je perçois de l'autre n'est jamais qu'un corps qui bouge, parle, réagit. En même temps, je ne le traite jamais comme un simple objet parmi d'autres : je le vis d'emblée comme un sujet. Husserl explique ce saut par ce qu'il nomme appariement : ce corps-là, devant moi, ressemble suffisamment au mien – dans sa forme, ses gestes, ses expressions – pour que je lui prête aussitôt, par analogie, une intériorité semblable à la mienne. Autrui devient ainsi un pair, un alter ego : un autre moi, jamais accessible en original comme mon propre vécu, mais jamais réductible non plus à une simple chose. Cette expérience fonde la possibilité même d'un monde objectif, commun à tous – un monde qui ne dépend plus seulement de mon regard, mais que je sais partagé par d'autres consciences aussi réelles que la mienne.

« Seule une ressemblance liant, à l'intérieur de ma sphère primordiale, ce corps là-bas avec le mien peut fournir le fondement de la saisie analogisante du corps là-bas comme autre chair. » – Méditations cartésiennes (Ve Méditation), 1931 (trad. Peiffer-Lévinas)

Exemples

  • Je vois quelqu'un retirer vivement sa main d'une plaque chaude et grimacer : je ne perçois pas sa douleur elle-même, seulement un corps analogue au mien, dans une situation où, moi, j'aurais mal – et je lui prête aussitôt cette douleur dont je ne fais pourtant pas l'expérience.
  • Une statue peut avoir une forme humaine parfaite sans que je lui prête la moindre conscience : c'est parce qu'elle ne bouge pas, ne réagit jamais à ma présence, que l'analogie avec mon propre corps vivant ne s'enclenche pas.
  • Un paysage n'est « objectif » – vrai indépendamment de moi – que parce que je sais qu'un autre spectateur, placé ailleurs, le verrait sous un angle différent tout en reconnaissant le même paysage : cette validation par d'autres points de vue possibles fonde l'objectivité elle-même.
  • Face à un robot humanoïde très perfectionné, l'hésitation qu'on ressent à lui prêter ou non une conscience montre que l'appariement n'est pas un mécanisme automatique et infaillible : il dépend d'un degré de ressemblance qui peut rester incertain.

Notes

La Ve Méditation répond à une objection classique adressée à la phénoménologie husserlienne : si tout se constitue dans et pour ma conscience, ne sombre-t-elle pas dans un solipsisme, où le monde entier ne serait qu'un contenu de mon esprit ? Husserl répond que mon expérience du corps d'autrui, quoique fondée sur une analogie avec le mien, ne réduit jamais cet autrui à une projection de moi-même : il reste, par structure, ce que je ne pourrai jamais vivre de l'intérieur.

Débat

Descartes : anticipe le geste – dans la Seconde Méditation, il envisage déjà que les corps aperçus pourraient être des automates recouverts de chapeaux et de manteaux, et ne conclut à la présence d'autres consciences que par un jugement de l'entendement, non par la perception elle-même. Heidegger : cette construction part d'un sujet artificiellement isolé, qui doit ensuite péniblement reconstruire un accès à autrui – alors que l'être-avec est une structure originaire du Dasein, présente avant toute perception d'un corps particulier. Schütz : ancien élève de Husserl, lui reprochera d'être resté prisonnier d'un cadre égologique dont il ne se libère jamais vraiment ; le monde de la vie est intersubjectif depuis l'origine.