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Le mal radical

Emmanuel Kant · XVIIIe siècle

Thèse

On imagine souvent qu'un homme mauvais est celui qui ignore la loi morale ou qui la rejette délibérément. Kant récuse cette image : un homme mauvais connaît et approuve, la plupart du temps, la loi morale – il sait ce qu'il devrait faire. Le mal ne se situe donc pas dans un défaut de connaissance, mais dans l'inversion d'une hiérarchie : faire passer l'égoïsme (ce que Kant nomme "l'amour de soi" : agir par intérêt personnel ) avant le devoir (agir parce que c'est juste). Le mal est d'autant plus insidieux que, quand nous lui cédons, nous essayons souvent de masquer notre égoisme sous les habits du devoir : lorsque, par exemple, suivre le devoir ne nous coûte rien, ou coïncide par chance avec notre intérêt. Ce mal est dit radical parce qu'il touche à la racine même de toutes nos maximes – il va à l'encontre de l'impératif catégorique, le critère de la moralité de nos choix qui nous invite à agir par devoir, et non seulement conformément au devoir. En ce sens, notre propension au mal, universelle chez l'être humain, relève de notre liberté même. Nous ne cédons pas au mal en raison d'un quelconque péché originel ou déterminisme ; nous lui cédons toujours par choix – parce que nous faisons passer notre intérêt avant la moralité de nos actions.

« C'est un mal radical, parce qu'il pervertit le principe de toutes les maximes et que, d'autre part, en tant que penchant naturel, il ne peut pas être détruit par les forces humaines. » – La Religion dans les limites de la simple raison, 1793

Exemples

  • Quelqu'un fait une fausse promesse pour obtenir un prêt qu'il sait ne jamais pouvoir rembourser : il sait bien qu'une maxime comme « faire de fausses promesses quand cela m'arrange » ne pourrait jamais devenir une loi universelle sans détruire l'institution même de la promesse – et il agit quand même ainsi, parce que son besoin immédiat prime sur ce qu'il sait être juste.
  • Quelqu'un trouve un portefeuille dans la rue, seul, sans aucun témoin, et le garde : il sait que « garder ce qui ne m'appartient pas quand personne ne peut le savoir » ne pourrait pas non plus être universalisé sans ruiner toute confiance sociale – mais il le garde précisément parce que personne ne le saura.
  • Quelqu'un resquille discrètement dans une file d'attente ou profite d'une ressource commune au-delà de sa part, tout en pensant sincèrement que resquiller est injuste et que chacun devrait avoir une part égale. L'intérêt personnel prime.
  • On se permet un petit mensonge « juste cette fois », parce que ça nous évite des ennuis, tout en jugeant sincèrement le mensonge condamnable en général : la propension au mal coexiste avec des principes moraux droits.

Notes

Kant distingue en tout trois degrés croissants de mal – la fragilité (on connaît le bien mais on lui résiste mal), l'impureté (on fait le bien mais jamais pour lui-même) et la perversité (on inverse délibérément l'ordre des mobiles). C'est ce dernier qui est considéré comme le mal radical.

Débat

Rousseau : l'homme naît bon, c'est la société qui le corrompt – le mal n'est donc pas une propension originaire, mais un produit historique et réversible. Augustin d'Hippone : l'inclination au mal qui affecte bien tout homme sans exception n'est pas le fruit de la liberté mais d'un héritage transmis, le péché originel. Arendt : le mal des pires crimes n'a souvent rien de radical ; il est banal, porté par des gens qui abandonnent tout simplement le fait même de penser.