Le dilemme du tramway
Thèse
Un tramway hors de contrôle fonce vers cinq ouvriers sur une voie. Vous pouvez actionner un aiguillage, ce qui sauvera les cinq ouvriers mais tuera à la place une autre personne. La plupart des gens jugent qu'il est légitime d'actionner l'aiguillage. Dans une variante, vous avez la possibilité de pousser un homme corpulent sur les rails, ce qui arrêterait le tramway avant qu'il n'atteigne les cinq ouvriers. Le bilan chiffré est alors rigoureusement le même – une mort contre cinq vies sauvées. Pourtant, beaucoup jugent cette fois que cette action serait illégitime. Pour Foot, cette différence d'intuition n'est pas une incohérence : elle révèle un principe moral réel, la doctrine du double effet. Dans le premier cas, la mort de la personne sur la voie est un effet secondaire du sauvetage – on ne s'en sert pas, elle survient malgré nous. Dans le second, la mort de l'homme corpulent est le moyen même du sauvetage – on l'utilise délibérément comme un instrument. Ce qui rend un acte moralement acceptable n'est donc pas seulement son résultat, mais la place qu'y occupe le mal causé : le provoquer comme conséquence indirecte est légitime ; s'en servir comme moyen ne l'est jamais.
« Imaginez une situation – que j'appellerai "Homme obèse" – où vous êtes sur un pont sous lequel va passer un tramway hors de contrôle se dirigeant vers cinq ouvriers [...]. Tout ce que vous avez à faire est de lui donner une petite poussée pour qu'il tombe sur les rails et bloque le tramway dans sa course. Devriez-vous poser ce geste ? » – The Trolley Problem, 1985
Exemples
- Un médecin administre une dose de morphine pour soulager la douleur d'un mourant, sachant qu'elle risque d'accélérer sa mort : l'effet secondaire est possible mais non recherché – le geste est légitime.
- Ce même médecin tue le patient pour prélever ses organes et ainsi sauver cinq autres personnes : la mort est ici le moyen direct – le geste est illégitime, malgré un bilan chiffré favorable.
Notes
Foot introduit le premier scénario (l'aiguillage) en 1967 dans un article consacré non aux tramways mais à l'avortement thérapeutique, pour tester la doctrine du double effet héritée de la théologie morale catholique. Thomson approfondit l'expérience en 1985 avec la variante de l'homme corpulent, qui a depuis donné lieu à une abondante littérature en psychologie morale expérimentale sur l'écart entre nos jugements intuitifs et nos justifications rationnelles.
Débat
Bentham : le calcul est le même dans les deux cas – un mort contre cinq sauvés – et la manière dont la mort survient n'a, du point de vue du bilan global, strictement aucune importance morale. Kant : rejoint la conclusion de Foot par un tout autre chemin – pousser l'homme corpulent revient à le traiter uniquement comme un moyen, ce que la loi morale interdit absolument. Thomson : complique elle-même la distinction de Foot avec d'autres variantes qui montrent que l'intuition entre « moyen » et « effet secondaire » est plus instable qu'il n'y paraît.