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Le paradoxe de la tolérance

Karl Popper · XXe siècle

Thèse

Une société tolérante qui étend sa tolérance sans aucune limite programme sa propre destruction. Pour Popper, si l'on tolère absolument tout, y compris ceux qui œuvrent activement à détruire la tolérance elle-même, ces derniers finiront par l'emporter, puisque rien ne les arrête – et la société tolérante disparaîtra avec eux. La tolérance n'est donc défendable que si elle s'accorde le droit de refuser l'intolérance qui cherche à la supprimer par la force ou la persuasion malhonnête. Ce n'est pas une entorse au principe de tolérance : c'est, selon Popper, la condition de sa survie dans le temps.

« Une tolérance illimitée conduit forcément à la disparition de la tolérance. Si nous étendons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre l'assaut des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux. » – La Société ouverte et ses ennemis, 1945

Exemples

  • Application du principe : un cercle de débat qui accueille toutes les opinions, sauf celle de membres qui, une fois admis, s'emploient systématiquement à faire taire les autres par l'intimidation ; les exclure ne trahit pas l'esprit du cercle, cela le protège.
  • Nécessité du principe : le parti nazi a utilisé les libertés démocratiques de la République de Weimar – élections, presse, réunions – pour accéder au pouvoir, avant d'abolir ces mêmes libertés une fois les pleins pouvoirs obtenus ; c'est l'exemple historique que Popper avait lui-même en tête en écrivant son ouvrage pendant la Seconde Guerre mondiale.
  • Risque du principe : le parti nazi est arrivé au pouvoir porté par un vote de masse : s'agit-il d'un cas de tolérance imprudente envers l'intolérance, ou du choix, démocratiquement légitime, d'une majorité ? Le principe de Popper ne permet pas, à lui seul, de trancher.
  • Difficulté du principe : appliqué à la vie politique contemporaine, le principe est redoutablement difficile à manier. Un dirigeant peut tenir des propos ouvertement anticonstitutionnels sans jamais appeler à la violence ; un parti peut viser à renverser un régime par la voie électorale. Dans les deux cas, rien dans le principe lui-même ne dit qui doit être exclu, ni qui a la légitimité d'en décider.

Notes

La fragilité du principe tient à sa structure même : il énonce une exception – ne pas tolérer l'intolérance – sans fournir de critère opératoire pour la reconnaître avec certitude, ni désigner qui a l'autorité de l'appliquer. Popper vise l'appel à la violence ou le refus du débat rationnel, non le simple désaccord – mais cette frontière est rarement nette en pratique, et le pouvoir de qualifier une opinion de « dangereuse » n'est jamais neutre : il peut protéger une société ouverte comme servir à faire taire une opposition légitime sous couvert de défense de la tolérance. Se pose aussi la question de savoir qui est fondé à agir : sanctionner une menace relève en principe de l'État, seul détenteur du monopole de la violence légitime – non d'un cercle privé ou de membres de la société civile qui s'érigeraient en juges.

Débat

Voltaire : défend une tolérance sans condition – il faut pardonner à celui qui pense autrement, car aucune opinion, si dérangeante soit-elle, ne justifie la persécution. Mill : ne restreindrait la parole que face à une incitation directe et imminente à la violence – toute opinion, même hostile à la tolérance elle-même, doit pouvoir se dire et se réfuter par le débat plutôt que par l'interdiction. Schmitt : rappellerait que décider qui est l'ennemi de la tolérance est déjà un acte souverain et proprement politique – la question posée par Popper n'a jamais de réponse neutre, seulement une réponse tranchée par qui détient le pouvoir de trancher.