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La pensée élargie

Emmanuel Kant · XVIIIe siècle

Thèse

Après une discussion avec un ami dont l'avis diverge du mien, je repense à nos échanges : je reprends mentalement ses arguments, je les confronte aux miens, jusqu'à ce que mon propre jugement en sorte transformé – plus assuré ou au contraire révisé. Cette délibération intérieure, que Kant nomme la « pensée élargie », va bien au-delà du fait de simplement prendre en compte l'avis des autres. Il s'agit d'un exercice mené seul, purement réflexif et profondément exigeant, par lequel je compare mon jugement à ce que pourrait penser pas seulement mon ami, mais tout être raisonnable à propos de telle ou telle question. Cet élargissement fictif de la perspective est difficile, car il nécessite que je fasse abstraction de ma situation particulière (mon point de vue, mes intérêts, mon humeur, mes préjugés) ; mais il est aussi capital, parce qu'il permet à mon jugement subjectif de prétendre à une validité universelle.

« […] c'est là ce qui montre cependant un homme d'esprit ouvert que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d'un point de vue universel (qu'il ne peut déterminer qu'en se plaçant au point de vue d'autrui). » – Critique de la faculté de juger, §40, 1790

Exemples

  • Un juré qui délibère ne demande pas si le verdict lui plaît personnellement, mais s'il resterait défendable pour tout esprit impartial confronté aux mêmes faits.
  • Un critique de cinéma qui a détesté un film s'interroge : au-delà de sa réaction immédiate, ce jugement resterait-il soutenable pour tout spectateur exigeant, indépendamment de ses préférences propres ?
  • Un historien convaincu d'une interprétation des faits s'oblige, avant de la publier, à se demander si elle résisterait aux objections d'un confrère aussi informé et rigoureux que lui.
  • Un parent qui refuse une sortie à son enfant se demande si cette décision resterait justifiable aux yeux de tout parent raisonnable placé dans la même situation, et non simplement en vertu de son autorité du moment.

Notes

Dans la Critique de la faculté de juger, Kant distingue trois maximes du sens commun, qui s'enchaînent : penser par soi-même (la pensée sans préjugés, autonome, qui refuse toute tutelle extérieure), penser en se mettant à la place de tout autre (la pensée élargie, qui abstrait des conditions purement subjectives du jugement), et penser toujours en accord avec soi-même (la pensée conséquente). Cette troisième maxime, la plus difficile, suppose les deux premières : on ne peut rester fidèle à soi-même dans la durée qu'en ayant d'abord affranchi son jugement de ses préjugés, puis élargi sa pensée à la perspective de tout autre.

Débat

Arendt : la pensée élargie, détachée de son cadre esthétique d'origine, devient le modèle du jugement politique – la capacité de « visiter » en imagination les points de vue d'autrui sans y renoncer soi-même. Habermas : cet élargissement reste un exercice solitaire de l'imagination ; seule une discussion réelle et argumentée avec autrui peut fonder une prétention à l'universalité, non un dialogue fictif avec soi-même. Gadamer : la compréhension d'autrui ne procède pas d'une abstraction de son propre point de vue mais d'une fusion des horizons, qui se joue dans la rencontre effective avec la tradition et l'interlocuteur.