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Le rire comme sanction sociale

Henri Bergson · XIXe–XXe siècle

Thèse

Pourquoi rit-on de quelqu'un qui trébuche en marchant tout droit sans réagir à un obstacle, alors qu'un simple geste d'ajustement lui aurait évité la chute ? Ce n'est pas le mal qui nous amuse, répond Bergson, mais la raideur : on rit quand du mécanique se plaque sur du vivant – quand un être humain se comporte comme une chose rigide, automatique, prévisible, incapable de s'adapter à l'imprévu. En se moquant de tels comportements, la société encourage les individus à rester souples, attentifs et adaptés à la vie collective ; le rire est une sorte de sanction sociale douce.

« Est comique tout arrangement d'actes et d'événements qui nous donne, insérées l’une dans l’autre, l'illusion de la vie et la sensation nette d'un agencement mécanique. » – Le Rire, 1900

Exemples

  • Source de rire : l'homme qui trébuche. Son corps a agi comme un objet – il n'a pas su s'adapter à un obstacle. La mécanique a pris le dessus sur le vivant.
  • Source de rire : le personnage obsessionnel ou excessif. On pense par exemple à l'avare de Molière, obsédé par son trésor, répétant toujours les mêmes discours sur l'argent, soupçonnant tout le monde de vouloir le voler – un être humain devenu prévisible comme une machine.

Notes

Selon Bergson, le rire a trois caractéristiques. Premièrement, le rire concerne surtout l'humain (même lorsqu'on rit d'un animal ou d'un objet, c'est souvent parce qu'on y perçoit quelque chose d'humain). Deuxièmement, le rire suppose une certaine distance émotionnelle (il est difficile de rire lorsque l'on est profondément ému ou touché). Troisièmement, le rire a une fonction sociale, il sert à corriger les rigidités et les excentricités.

Débat

Freud : le rire n'est pas seulement une sanction sociale – il est avant tout une économie de dépenses psychiques, un soulagement de la censure. Bakhtine : le rire carnavalesque est subversif, il renverse les hiérarchies, bien au-delà de la simple correction sociale.