La preuve cosmologique de l'existence de Dieu
Thèse
Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? Le principe de raison suffisante interdit qu'un fait, aussi contingent soit-il, demeure sans explication – et cette exigence s'applique aussi bien à l'univers pris dans son entier qu'à chacun de ses détails. Or expliquer un état du monde par l'état qui l'a précédé ne fait que reculer la question : chaque cause invoquée est elle-même un fait contingent, qui réclame à son tour sa propre raison suffisante. Même en remontant à l'infini, la série entière des causes contingentes ne trouve donc jamais, en elle-même, de quoi rendre pleinement raison de sa propre existence. Il faut par conséquent que la raison dernière de toutes choses se trouve hors de cette série : dans une substance nécessaire, qui porte en elle-même la raison de sa propre existence, et dont dépend tout le reste. C'est cette substance nécessaire, seule capable d'arrêter la régression à l'infini, que Leibniz appelle Dieu.
« Et comme tout ce détail n'enveloppe que d'autres contingents antérieurs [...] il faut que la raison suffisante ou dernière soit hors de la suite ou séries de ce détail des contingences [...]. Et c'est ainsi que la dernière raison des choses doit être dans une substance nécessaire [...] et c'est ce que nous appelons Dieu. » – Monadologie, §36-38, 1714.
Exemples
- Une chaîne de livres de géométrie, chacun recopié sur un livre antérieur, à l'infini : même en remontant indéfiniment cette chaîne, on n'explique jamais pourquoi il existe des livres de géométrie plutôt qu'aucun. De même, remonter indéfiniment la chaîne des causes contingentes n'explique jamais pourquoi il existe un univers plutôt que rien : il faut sortir de la chaîne elle-même pour trouver une explication véritablement complète.
- Pourquoi ce grain de sable est-il ici ? Parce que le vent l'y a porté. Pourquoi ce vent ? Parce que telle pression atmosphérique l'a produit. On peut ainsi remonter indéfiniment de cause en cause sans jamais sortir de l'ordre des choses contingentes – ce qui répond à « pourquoi ce grain plutôt qu'un autre », mais jamais à « pourquoi y a-t-il un monde de grains, de vents et de pressions, plutôt que rien du tout ».
Notes
Cette preuve prolonge directement le principe de raison suffisante en l'appliquant non plus à un fait particulier, mais à l'existence du monde pris comme totalité. Elle se distingue de l'argument ontologique (Anselme, Descartes), qui déduit l'existence de Dieu de son seul concept, et de l'argument du dessein : ici, c'est la seule contingence radicale de l'univers, non son ordre ni sa perfection apparente, qui exige un être nécessaire.
Débat
Hume : rien n'interdit logiquement à la série des causes contingentes de n'avoir tout simplement aucune raison ultime – exiger une explication au-delà de chaque maillon expliqué individuellement revient à commettre l'erreur de composition, en traitant la série entière comme s'il s'agissait d'un objet de plus à expliquer. Kant : cette preuve, comme toute preuve cosmologique, emprunte subrepticement à l'argument ontologique dès qu'elle passe d'un « être nécessaire » à l'affirmation que cet être possède toute perfection – or l'existence n'est jamais déductible du seul concept, fût-il celui d'un être nécessaire. Russell : demander « pourquoi l'univers existe-t-il ? » présuppose à tort que l'univers doit avoir une cause au sens où ses parties en ont une – rien n'oblige à traiter le tout comme s'il obéissait aux mêmes règles explicatives que ses éléments.