L'art comme organe suprême de la philosophie
Thèse
Schelling cherche le lieu où l'activité consciente (la liberté) et l'activité inconsciente (la nécessité) se rejoignent effectivement, et non plus seulement en pensée. Ce lieu, c'est l'œuvre d'art : l'artiste y met consciemment son génie au travail, mais le résultat le dépasse toujours, porté par une part inconsciente que nul savoir-faire ne suffit à expliquer. L'art devient ainsi le seul « document » vivant de l'identité originaire entre le conscient et l'inconscient – et, à ce titre, l'organe suprême de la philosophie elle-même, qui ne peut, elle, qu'en parler de l'extérieur.
« L'art est le seul organon véritable et éternel de la philosophie […], le seul document qui rende sans cesse témoignage à ce que la philosophie ne peut exposer extérieurement, à savoir l'inconscient dans l'agir et la production, et son identité originaire avec le conscient. » – Système de l'idéalisme transcendantal, 1800.
Exemples
- Le peintre au travail : il choisit consciemment son sujet, sa composition, ses couleurs – mais ce qui fait la réussite du tableau, ce supplément que ni la technique ni l'intention ne suffisent à produire, échappe à son contrôle conscient. Cette part inexplicable est, pour Schelling, la trace même de l'inconscient à l'œuvre.
- Le contraste avec la démonstration philosophique : un traité de philosophie peut bien décrire l'unité du conscient et de l'inconscient, il ne peut que la dire ; l'œuvre d'art, elle, la réalise effectivement dans une forme sensible.
Notes
Renverse la hiérarchie kantienne entre connaissance et jugement esthétique : chez Kant, le beau reste subordonné à la question de la connaissance ; chez Schelling, l'art devient le révélateur suprême de l'Absolu, avant même la philosophie.
Débat
Fichte : subordonner la philosophie à l'intuition esthétique revient à renoncer à la rigueur systématique de la déduction rationnelle, au profit d'un sentiment invérifiable. Hegel : faire de l'art le sommet absolu de l'Esprit méconnaît son propre dépassement historique – la forme sensible de l'art cède nécessairement la place, dans le déploiement de l'Esprit, à la religion puis au concept. Kant : le jugement de goût reste subjectif et ne saurait fournir un accès à une connaissance objective de l'absolu, fût-elle intuitive.