La pente du quotidien
Thèse
Passer des heures à scroller ou à courir d’un rendez-vous à l’autre laisse souvent un étrange sentiment de vide. On a vu ou fait beaucoup de choses, et en même temps il n'en reste pas grand-chose. Pour Heidegger, c'est là le mouvement secret de l'existence quotidienne : nous avons la tendance structurelle à nous perdre, à nous diluer dans le monde des choses et des autres. Cette fuite devant nous-mêmes, Heidegger l'appelle "Verfallen" – un terme difficile à traduire : tantôt déchéance, tantôt dévalement, mais l'idée de "pente" est peut-être mieux adaptée. Par ce mouvement, l'humain cherche à se réfugier dans le giron confortable d’un "On" indistinct et anonyme, où rien ne m'engage vraiment. Ce On que je fais mien se manifeste par le bavardage (on colporte ce qui se dit sans rien s'approprier), la curiosité (on saute sans cesse d'une nouveauté à une autre sans rien approfondir) et l'équivoque (tout semble su, discuté, accessible à tous – au point que le sens disparaît). Absorbé dans le On, je reprends à mon compte des certitudes et préjugés qui n'appartiennent à personne. Précisément : chaque fois que je me laisse ainsi aller, je délaisse ma personne pour n'être plus personne – On. Cette tendance est comme une pente qui nous attire sans cesse. Se laisser glisser est facile, rassurant même, puisque tout le monde le fait – nul n'y échappe entièrement ou définitivement. La pente est le pendant de notre liberté, sa face cachée et pourtant omniprésente. Bien sûr, j'ai en permanence la possibilité de me reprendre en main, d'accepter que pour moi être est un chantier : je ne "suis" pas au sens où le sont les objets ; j'ai "à être". Mais cette charge existentielle est épuisante, vertigineuse, d'où la tentation de se perdre dans le On, de se décharger. Et chaque fois que je m'y laisse aller, je m'oublie – je me noie dans l'affairement, l'indifférence, la moyenneté. Me laisser glisser le long de la pente ou m’atteler à la gravir – tel est mon espace de jeu. C’est cette liberté même qui fait de moi un humain : toujours en question, toujours à l’œuvre, y compris quand je cède à la facilité en répétant comme un perroquet les réponses toutes faites du On mou et anonyme.
« La prétention du On à nourrir et guider la "vie" pleine et vraie apporte un rassurement au Dasein, pour qui "tout va bien" et toutes les portes sont ouvertes. [...] Ce rassurement dans l’être inauthentique ne conduit pas à l’inertie et à l’oisiveté, mais pousse à la frénésie de l’"affairement". » – Être et Temps, §38, 1927 (trad. Martineau)
Exemples
- Le bavardage – Une quatrième vague de chaleur en un mois se profile. Les habitants de la région concernée s'en émeuvent, ils commentent la difficulté du quotidien, ils s'inquiètent pour l'avenir, ils envisagent d'installer la climatisation. Mais à aucun moment ils ne cherchent à comprendre le phénomène en profondeur et à accepter les choix de vie qu'il faudrait faire en conséquence.
- La curiosité – Sur les réseaux sociaux, l'utilisateur passe d'une vidéo à l'autre en quelques secondes, ni insatisfait ni comblé, toujours en quête de la prochaine nouveauté. Ce n'est pas le désir de comprendre qui l'anime, mais l'agitation elle-même : l'envie de voir encore une vidéo.
- L'équivoque – Tout a tellement été dit et répété sur le réchauffement climatique qu'il devient impossible de savoir qui a vraiment approfondi la question et qui répète seulement ce qu'il a entendu. Faut-il donner l'exemple chez soi en attendant que les autres suivent ? Suffit-il de donner un objectif de limitation de hausse des températures à l'horizon 2050 et faire confiance aux politiques ou au progrès technique ? Faut-il se résoudre à l'impuissance en Europe puisque la Chine, les Etats-Unis et l'Inde représentent à eux seuls près de la moitié des émissions de gaz à effet de serre ? Avec l'équivoque, toute distinction entre le vrai et le faux, la compréhension et le bavardage, devient impossible.
Notes
Il est capital de noter que Heidegger ne porte aucun jugement de valeur sur cette tendance humaine à glisser sur la pente du On, à se diluer dans l'affairement. C'est là notre marque, notre lot quotidien, même quand on a compris ce phénomène. Nous pouvons nous y arracher ponctuellement, nous ressaisir plus ou moins souvent comme en charge de nous-mêmes – nous pouvons choisir de gravir la pente plutôt que de la dévaler, mais elle reste une pente, elle nous attire toujours du même côté, inlassablement, existentialement.
Débat
Pascal : annonce déjà, dans son analyse du divertissement, cette fuite de soi par l'agitation permanente – à ceci près que, chez lui, elle reste un choix coupable né de la misère humaine, quand Heidegger la décrit comme une structure ontologique sans jugement moral. Kierkegaard : dénonce lui aussi l'inauthenticité de « la foule », l'existence esthétique dispersée dans la nouveauté et l'opinion commune – une source directe de l'analyse heideggérienne. Sartre : reproche à Heidegger de transformer en structure inévitable ce qui reste, pour lui, un choix dont on demeure pleinement responsable à chaque instant.