Le courage est la vertu du commencement
Thèse
Le courage est la vertu du commencement : c'est par lui que tout débute ; avant lui il n'y a que spéculation et hésitation. Contrairement aux vertus de continuation comme la fidélité, qui s'étalent dans la durée et s'appuient sur l'expérience acquise, le courage est un acte fulgurant et instantané – un « fiat » aveugle qui choisit dans la nuit de l'incertitude, sans garantie ni précédent. C'est précisément cette absence de préparation qui en fait la vertu cardinale, « la vertu des vertus » : il n'est lui-même le fruit d'aucune habitude, mais donne aux autres vertus l'impulsion initiale qu'elles ne pourraient trouver en elles-mêmes.
« Le courage choisit dans la nuit ; mais cette nuit est le lieu d'une révélation, mais cette nuit ne dure qu'un instant, comme la révélation soudaine où quelque chose se dévoile ne dure qu'un instant. Le fiat du courage est donc à la fois fulgurant et aveugle ; il est étincelant, apparition évanouissante. » – Le sérieux de l'intention, Traité des vertus I, 1949
Exemples
- Le sauveteur qui plonge. Face à quelqu'un qui se noie, il n'y a pas de délibération possible : on plonge, ou on ne plonge pas. Ce n'est ni un calcul de probabilités ni le fruit d'un entraînement méthodique – c'est un instant où la volonté se décide d'un coup, sans savoir encore si elle réussira. Après coup seulement, on pourra dire que c'était « courageux ».
- La fidélité elle-même a besoin de courage. Rester fidèle à une promesse, à une personne, à une cause, n'est pas un acquis stable une fois pour toutes : à chaque tentation de l'oubli ou du renoncement, il faut un petit acte de courage renouvelé pour continuer. La fidélité n'est donc, selon Jankélévitch, que « le courage continué ».
Notes
Dans le Traité des vertus, Jankélévitch distingue sept vertus majeures organisées selon une progression temporelle : le courage ouvre la série comme vertu du commencement, la fidélité et la justice occupent le temps de la continuation, la charité clôt l'ensemble comme vertu de la terminaison et du don pur. Cette place initiale du courage n'est pas un hasard de plan : pour Jankélévitch, aucune autre vertu ne pourrait même commencer à s'exercer sans lui.
Débat
Platon : dans le Lachès, Socrate montre qu'aucune définition qui assimile le courage à une simple fermeté ou à une résistance aveugle ne tient – le vrai courage suppose de savoir ce qui est réellement à craindre, donc un savoir, et non un pur élan instantané et ignorant. Aristote : loin d'être un pur fiat aveugle, le courage véritable suppose d'estimer correctement le danger et de choisir la juste mesure entre lâcheté et témérité – un jugement que seule une formation progressive du caractère permet d'affiner. Tillich : le courage n'est pas d'abord une vertu morale parmi d'autres, c'est un acte ontologique d'affirmation de soi face à la menace du non-être et de l'angoisse.