Les monades
Thèse
L'univers, selon lui, n'est pas fait de matière divisible à l'infini, ni d'un espace vide traversé par des corps : il est fait d'une infinité de substances simples et immatérielles, les monades, véritables briques ultimes de la réalité. Chaque monade est indivisible – n'ayant pas de parties, elle ne peut ni naître ni périr par décomposition, seulement apparaître ou disparaître d'un coup, par création ou anéantissement divin. Et surtout, chaque monade est close sur elle-même : Leibniz dit lui-même que « les monades n'ont point de fenêtres » par lesquelles quoi que ce soit pourrait entrer ou en sortir – aucune monade ne subit d'influence causale directe venue de l'extérieur. Comment expliquer, alors, qu'elles semblent malgré tout coordonnées, qu'un choc suivi d'une douleur, par exemple, paraisse bien causé de l'extérieur ? Pour Leibniz, c'est que Dieu a réglé à l'avance chaque monade comme une horloge parfaitement synchronisée avec toutes les autres, sans qu'elles aient besoin de communiquer entre elles : c'est l'harmonie préétablie. Ainsi, chaque monade est comme un miroir qui reflète depuis son point de vue propre la totalité de l'univers avec plus ou moins de clarté selon son degré de perfection : celle d'une pierre reflète le monde de façon confuse et comme endormie, celle d'un homme le reflète avec la clarté de la conscience et de la raison.
« Les Monades n'ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer. » – Monadologie, §7, 1714.
Exemples
- Deux horloges parfaitement synchronisées : imaginez deux horloges qui indiquent toujours exactement la même heure, sans jamais interagir ni se régler l'une sur l'autre – simplement parce qu'elles ont été réglées dès l'origine avec une précision absolue par leur horloger. Selon Leibniz, c'est ainsi que l'âme et le corps se coordonnent : non par une interaction causale directe (comme le supposait Descartes), mais parce que Dieu a réglé chaque monade, dès sa création, en harmonie parfaite avec toutes les autres – l'harmonie préétablie.
- Imaginez un jardin où seraient disséminés d'innombrables miroirs, chacun placé à un endroit différent, parmi les massifs et les allées. Chaque miroir reflète le jardin depuis l'endroit précis où il se trouve, plus ou moins complètement et nettement selon son poli, sa position et sa nature interne seule. C'est ainsi que Leibniz conçoit chaque monade : elle perçoit l'univers depuis son propre point de vue à l'intérieur de cet univers, avec plus ou moins de clarté selon son rang dans la hiérarchie des monades.
- Attention : percevoir, chez Leibniz, ne veut pas dire recevoir quelque chose du dehors – ce serait précisément une fenêtre. Chaque monade porte en elle, depuis sa création, une représentation de l'univers entier, qui se déploie de l'intérieur selon sa seule loi propre, sans qu'aucune information n'y pénètre jamais : c'est l'harmonie préétablie par Dieu qui rend cette représentation interne fidèle au reste de l'univers, non un quelconque échange avec lui. Cette représentation est plus ou moins claire selon le rang de la monade dans la hiérarchie : ainsi un caillou ne perçoit presque rien distinctement, un animal perçoit et ressent, un être humain perçoit et pense (Leibniz appelle « aperception » cette perception consciente et réfléchie, propre à l'âme rationnelle), Dieu seul perçoit tout avec une clarté absolue.
Notes
La Monadologie répond à la fois au dualisme cartésien (jugé incapable d'expliquer l'union de l'âme et du corps) et au mécanisme atomiste (jugé incapable d'expliquer l'unité véritable des substances, puisque tout agrégat matériel reste divisible). L'harmonie préétablie s'articule directement avec le principe de raison suffisante : si Dieu a choisi ce monde-ci, c'est qu'il existe une raison suffisante à ce choix – ce monde est le meilleur des mondes possibles, thèse tournée en dérision par Voltaire dans Candide (Pangloss).
Débat
Russell : la théorie des monades n'est pas d'abord une intuition métaphysique, mais la conséquence logique de la conception sujet-prédicat que Leibniz se fait de toute proposition vraie – chaque substance doit contenir en elle, comme prédicats, tout ce qui lui arrivera. Spinoza : réduit toute la réalité à une seule substance infinie (Dieu ou la Nature) dont tout le reste n'est qu'un mode – à l'inverse de Leibniz, qui multiplie les substances simples et closes à l'infini. Merleau-Ponty : conteste jusqu'à l'analogie perspectiviste elle-même – il n'existe pas, pour lui, plusieurs substances closes reflétant chacune un monde qui leur resterait extérieur, mais une seule chair du monde, dans laquelle tous les corps communiquent et s'entrelacent ; la clôture radicale de la monade, sans fenêtre ni communication réelle, est précisément ce que sa philosophie de l'incarnation cherche à dépasser.