Le signe linguistique est arbitraire
Thèse
Le signe linguistique n'est pas une étiquette collée sur une chose : c'est une entité psychique à deux faces indissociables, l'union d'un concept (le signifié) et d'une image acoustique (le signifiant). Or le lien qui unit ces deux faces est arbitraire : rien dans les sons qui composent un mot n'appelle naturellement le concept qu'il désigne. Cette union n'est fixée par aucune ressemblance ni nécessité, mais par la seule convention sociale, transmise et maintenue par la tradition d'une communauté de locuteurs. La preuve en est la diversité des langues : un même concept reçoit des signifiants radicalement différents d'une langue à l'autre.
« Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire. » – Cours de linguistique générale, 1916.
Exemples
- Sœur et bœuf : rien dans la suite de sons s-ö-r n'appelle intrinsèquement l'idée de « sœur » – on pourrait tout aussi bien la désigner par n'importe quelle autre suite de sons, comme le prouvent les autres langues. De même, le concept de « bœuf » a pour signifiant b-ö-f en français et Ochs en allemand : deux signifiants entièrement différents pour un seul et même signifié, ce qui serait impossible si le lien entre les deux était naturel plutôt qu'arbitraire.
- La contrainte de la tradition : bien que le signe soit arbitraire à l'origine, aucun individu ne peut le modifier seul une fois qu'il est en usage dans une communauté – je ne peux pas décider unilatéralement d'appeler un « chat » un « bic » et me faire comprendre. C'est précisément parce que le système est arbitraire qu'il ne connaît d'autre loi que celle de la tradition collective : n'étant fondé sur aucune raison naturelle, il ne peut se maintenir que par l'habitude partagée de toute une communauté de locuteurs.
Notes
L'arbitraire du signe – rien dans le mot « chien » ne ressemble à un chien – fonde tout le structuralisme du XXe siècle, qui cherchera des systèmes de différences analogues dans d'autres champs que la langue : chez Lévi-Strauss en anthropologie, chez Lacan en psychanalyse, chez Barthes en sémiologie littéraire.
Débat
Derrida : radicalise et déstabilise à la fois la thèse saussurienne – si le signe est arbitraire, alors le sens n'est jamais fixé par un rapport stable au signifié, mais sans cesse différé de signe en signe (la différance) ; Derrida reproche cependant à Saussure d'avoir maintenu malgré tout l'idée d'un signifié stable derrière la chaîne des signifiants. Benveniste : conteste le terme même d'« arbitraire » – à l'intérieur d'une langue donnée, le lien entre un signifiant et son signifié n'a rien d'arbitraire pour le locuteur qui l'a appris : il est au contraire nécessaire et contraignant ; seule la comparaison entre langues différentes fait apparaître l'absence de motivation naturelle. Jakobson : nuance la thèse par l'existence de mots partiellement motivés, comme les onomatopées, où le signifiant entretient un rapport non entièrement arbitraire avec ce qu'il désigne. Barthes : étend le principe du signe arbitraire bien au-delà du langage verbal, à l'ensemble des systèmes culturels (mode, publicité, mythes), fondant ainsi la sémiologie générale que Saussure appelait de ses vœux.