Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ?
Thèse
Toute théorie physicaliste qui prétend réduire la conscience à des processus purement physiques se heurte à un obstacle qu'elle ne peut surmonter : le caractère subjectif de l'expérience vécue. Un organisme a une expérience consciente si et seulement s'il y a « quelque chose que cela fait » d'être cet organisme, un point de vue intérieur propre à cette forme de vie. Or ce point de vue subjectif échappe par principe à toute description objective : même en connaissant parfaitement le fonctionnement du sonar d'une chauve-souris, nous ne pourrons jamais savoir ce que cela « fait » de percevoir le monde par écholocation, car notre imagination ne peut que projeter notre propre expérience humaine sur cette forme de vie radicalement étrangère.
« Même sans le secours de la réflexion philosophique, quiconque a passé un moment dans un espace clos avec une chauve-souris excitée sait ce que c'est que de rencontrer une forme de vie fondamentalement étrangère » ; « le fait qu'un organisme ait une expérience consciente signifie, fondamentalement, qu'il y a quelque chose que cela fait d'être cet organisme. » – What is it like to be a bat?, 1974 (trad. de l'anglais)
Exemples
- Nous pouvons imaginer ce que ce serait, pour nous-mêmes, d'avoir des ailes, de manger des insectes et de naviguer par écholocation – mais cela ne nous dit rien de ce que ça fait, du point de vue de la chauve-souris elle-même, dont le système sensoriel et nerveux diffère radicalement du nôtre.
- Même un neuroscientifique du futur qui connaîtrait dans le moindre détail chaque connexion neuronale d'une chauve-souris ne pourrait déduire de cette seule connaissance objective et complète ce que ressent subjectivement l'animal – l'écart entre la description en troisième personne et l'expérience en première personne reste irréductible.
Notes
L'article popularise la notion de « qualia » et prépare le « problème difficile » de la conscience que formulera ensuite David Chalmers : même une explication physique complète du cerveau ne dirait rien du caractère qualitatif de l'expérience vécue.
Débat
Turing : le comportement observable suffit à juger si une machine pense – Nagel objecte que même un comportement parfaitement imitatif ne dirait rien de l'éventuelle expérience subjective de la machine, laissant la question de sa conscience entièrement ouverte. Dennett : la notion même d'un résidu subjectif irréductible aux faits physiques et fonctionnels est une illusion introspective – une fois expliqués tous les mécanismes fonctionnels de la perception, il ne reste littéralement plus rien à expliquer. Descartes : Nagel a raison de souligner l'irréductibilité de l'expérience subjective, mais on peut se demander s'il faut pour autant en conclure à l'existence d'une âme immatérielle, plutôt qu'à une simple limite de notre imagination et de notre langage objectif.