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Se désaliéner du passé pour devenir pleinement homme

Frantz Fanon · XXe siècle

Thèse

La colonisation ne se contente pas de dominer économiquement et politiquement les peuples colonisés : elle façonne aussi, en profondeur, leur psychisme, en leur imposant une image d'eux-mêmes comme inférieurs, jusqu'à leur faire intérioriser le regard méprisant du colon. Contre cette aliénation, Fanon refuse aussi bien de fonder son identité sur une revalorisation nostalgique d'un passé précolonial idéalisé (la négritude) que d'accepter la définition que le Blanc donne du Noir : la véritable libération exige de se poser en homme libre, refusant à la fois d'être enfermé par le passé des autres et de laisser un instrument – quel qu'il soit – dominer l'humain.

« Moi, l'homme de couleur, je ne veux qu'une chose : que jamais l'instrument ne domine l'homme. Que cesse à jamais l'asservissement de l'homme par l'homme. » – Peau noire, masques blancs, 1952

Exemples

  • Fanon décrit sa propre expérience d'un enfant blanc s'exclamant « Regarde, un nègre ! » dans un train : ce simple regard suffit à l'enfermer soudain dans une identité raciale imposée de l'extérieur, à le transformer en objet, avant même qu'il n'ait pu se définir lui-même par ses actes ou ses paroles.
  • Certains mouvements de « négritude » cherchent à répondre au mépris colonial en glorifiant un passé africain précolonial idéalisé – Fanon salue cette réaction mais met en garde : se définir uniquement par la fierté d'un passé racial reste encore une manière de laisser le passé, et non sa propre liberté, dicter qui l'on est.

Notes

Fanon est aussi psychiatre : son diagnostic s'appuie sur une clinique concrète de l'aliénation coloniale, pas seulement sur une analyse abstraite. Les Damnés de la Terre (préfacé par Sartre) en tire les conséquences politiques – la violence anticoloniale y est pensée comme une étape nécessaire de désaliénation.

Débat

Sartre : la négritude, même comme moment de révolte, doit être dépassée dialectiquement vers un humanisme universel et une société sans races – une lecture que Fanon partage largement, tout en lui reprochant de trop vite dissoudre la spécificité de l'expérience noire dans l'universel. Césaire : au contraire, revendiquer fièrement la négritude est une étape nécessaire et positive de la reconquête de soi – sans cette réappropriation identitaire, il n'y a pas de dignité possible pour l'homme colonisé. Hegel : la dialectique du maître et de l'esclave éclaire déjà ce combat pour la reconnaissance – mais Fanon montre que, dans le contexte colonial, le maître ne cherche jamais véritablement la reconnaissance de l'esclave qu'il opprime.