Je suis toujours ce que j'ai hérité, un porteur d'une histoire particulière
Thèse
La morale moderne, héritée des Lumières, a échoué en voulant fonder des règles universelles valables pour tout individu abstrait, coupé de toute histoire et de toute communauté – d'où le caractère aujourd'hui fragmenté et interminable des désaccords moraux, réduits à de simples préférences incommensurables entre elles. Contre cette illusion, MacIntyre soutient qu'une vie humaine n'a de sens et d'unité qu'en tant que récit : je ne suis intelligible à moi-même et aux autres qu'inscrit dans une histoire, elle-même enchâssée dans celle des communautés (famille, nation, tradition) dont j'hérite malgré moi, et c'est seulement à l'intérieur de ces traditions vivantes que les vertus retrouvent leur sens véritable.
« L'unité d'une vie humaine est l'unité d'une quête narrative » – Après la vertu, 1981, trad. française, PUF, 1997
Exemples
- On ne peut juger le courage ou la justice d'un acte isolé sans connaître l'histoire de la personne qui l'accomplit – un même geste (refuser un ordre) peut être un acte de courage ou de lâcheté selon le récit de vie, les engagements et les loyautés antérieures de celui qui l'accomplit.
- Un individu né dans une famille, une nation et une tradition religieuse donnée hérite, qu'il le veuille ou non, de dettes, d'attentes et d'un rôle à jouer dans une histoire qui a commencé avant lui – l'idée d'un individu moral totalement détaché de ce contexte, chère aux Lumières, est selon MacIntyre une fiction intenable.
Notes
MacIntyre relance l'éthique aristotélicienne de la vertu contre l'universalisme kantien et le conséquentialisme utilitariste, dominants depuis les Lumières – un geste communautarien qui ancre la morale dans une tradition et un récit partagés plutôt que dans une raison abstraite.
Débat
Kant : fonder la morale sur l'appartenance à une tradition particulière la rend relative et arbitraire – seule une loi morale universelle, valable pour tout être rationnel indépendamment de son histoire personnelle, peut fonder une obligation véritable. Sartre : réduire l'individu à l'histoire et aux communautés qui l'ont façonné méconnaît sa liberté radicale de se choisir lui-même à chaque instant, indépendamment de tout passé qui l'engage. Ricœur : MacIntyre a raison de faire du récit la clé de l'identité personnelle, mais son schéma reste trop rapide – il faut distinguer plus finement l'identité-idem de l'identité-ipse, ce que seule une théorie narrative plus développée permet d'articuler.