Des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle
Thèse
Les sociétés disciplinaires décrites par Foucault (l'école, l'usine, la prison, l'hôpital), qui enfermaient les individus dans des milieux clos successifs pour les former et les surveiller, cèdent la place à un nouveau régime de pouvoir : les sociétés de contrôle. Le pouvoir n'y opère plus par enfermement dans des espaces définis mais par une modulation continue et à distance des comportements – via la dette, l'évaluation permanente, les codes d'accès, le marketing – qui ne connaît plus de dehors ni de moment où l'on serait enfin « libéré ». L'individu discipliné devient un « dividuel », divisible en données, échantillons et flux continuellement mesurés.
« Le contrôle est à court terme et à rotation rapide, mais aussi continu et illimité, tandis que la discipline était de longue durée, infinie et discontinue. L'homme n'est plus l'homme enfermé, mais l'homme endetté. » – Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, L'Autre journal, 1990
Exemples
- Dans une société disciplinaire, on entre à l'école puis on en sort diplômé – un cycle fini et discontinu. Dans une société de contrôle, la « formation permanente » et l'évaluation continue tout au long de la vie professionnelle remplacent ce cycle par une modulation sans fin, jamais définitivement achevée.
- Une entreprise disciplinaire enfermait ses ouvriers dans une usine aux horaires fixes ; une entreprise de contrôle module en temps réel, via des données récoltées en continu (géolocalisation, notation, historique d'achats), le comportement de ses employés comme de ses clients, sans qu'aucun mur ne délimite plus l'espace de la surveillance.
Notes
Ce court texte prolonge et infléchit la théorie foucaldienne des sociétés disciplinaires en l'appliquant aux mutations du capitalisme contemporain – un cadre régulièrement repris dans les débats sur le numérique et la surveillance de masse.
Débat
Foucault : les sociétés disciplinaires n'ont pas disparu mais coexistent encore largement avec les nouvelles formes de contrôle que décrit Deleuze – la prison, l'école et l'hôpital continuent d'enfermer, même si de nouveaux dispositifs s'y ajoutent. Weber : ce que Deleuze décrit comme « contrôle » n'est qu'une extension supplémentaire du processus de rationalisation bureaucratique déjà à l'œuvre dans les sociétés disciplinaires – une différence de degré, non de nature. Byung-Chul Han : le contrôle deleuzien devient, dans le numérique contemporain, un « psychopouvoir » qui n'a même plus besoin de contraindre de l'extérieur – l'individu s'auto-exploite librement, croyant s'accomplir alors qu'il se soumet lui-même à l'exigence de performance continue.