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Nous ne sommes que des instruments sensibles qui se jouent eux-mêmes

Denis Diderot · XVIIIe siècle

Thèse

Il n'existe pas d'âme immatérielle distincte de la matière organisée : la sensibilité et la pensée sont des propriétés de la matière elle-même, lorsqu'elle atteint un certain degré d'organisation. Le corps humain fonctionne comme un clavecin dont les nerfs seraient les cordes : nos sens sont « pincés » par le monde extérieur, produisant sensations et idées, mais l'instrument peut aussi se jouer lui-même – par la mémoire, l'imagination, le rêve – sans intervention extérieure. Ce matérialisme radical dissout la frontière entre matière inerte et matière vivante, entre le corps et l'esprit.

« Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire. Nos sens sont autant de touches qui sont pincées par la nature qui nous environne, et qui se pincent souvent elles-mêmes. » – Le Rêve de d'Alembert, 1769

Exemples

  • Un clavecin ordinaire produit un son lorsqu'une touche est frappée de l'extérieur ; un clavecin doué de sensibilité et de mémoire, imagine Diderot, pourrait rejouer de lui-même, la nuit, les airs qu'on lui a fait entendre le jour – de même que nos rêves rejouent et recombinent nos souvenirs sans stimulation extérieure.
  • Diderot explique ainsi le génie créateur : une idée nouvelle n'est pas une inspiration venue d'ailleurs, mais le résultat de « cordes » sensorielles internes qui, en vibrant les unes contre les autres par la mémoire, produisent des combinaisons inédites – la pensée est un phénomène purement matériel et mécanique.

Notes

Le Rêve de d'Alembert met en scène un dialogue fictif entre Diderot, d'Alembert et Julie de Lespinasse, où Diderot pousse jusqu'au bout les conséquences matérialistes des sciences de la vie de son temps – une hardiesse qui explique que le texte n'ait circulé qu'après sa mort.

Débat

Descartes : réduire la pensée à une propriété de la matière organisée méconnaît la nature radicalement distincte de la substance pensante – une simple machine, aussi complexe soit-elle, ne saurait jamais penser ni ressentir authentiquement. La Mettrie : Diderot a raison de faire de l'homme une matière organisée sensible, mais sa métaphore du clavecin reste trop timide – l'homme n'est rien d'autre qu'une machine, purement et simplement. Bergson : ramener la pensée à un simple jeu mécanique de touches et de cordes manque ce qui fait l'essentiel de la conscience – une durée qualitative, continue et créatrice, irréductible à toute combinaison spatiale de parties.