La philosophie est une obligation religieuse, non une menace pour la foi
Thèse
Loin de s'opposer à la religion, l'exercice rationnel de la philosophie est rendu obligatoire par la Loi religieuse elle-même, qui appelle sans cesse les croyants à réfléchir sur la création comme preuve de l'existence de Dieu. La philosophie et la révélation partagent le même but – atteindre la vérité – et ne peuvent donc, en toute rigueur, se contredire : lorsqu'une conclusion démonstrative de la raison semble contredire le sens littéral d'un texte sacré, c'est ce texte qu'il faut interpréter allégoriquement, non la démonstration rationnelle qu'il faut rejeter.
« L'acte de philosopher ne consiste en rien d'autre que dans l'examen rationnel des étants et dans le fait de réfléchir sur eux en tant qu'ils constituent la preuve de l'existence de l'Artisan. » – Discours décisif, §2, trad. Marc Geoffroy
Exemples
- Un juriste musulman qui découvrirait un raisonnement mathématique démontrant rigoureusement une vérité géométrique ne songerait pas à l'interdire au nom de la foi – de même, selon Averroès, une démonstration philosophique rigoureuse sur la nature du monde ne peut être condamnée par la religion, puisque les deux voies mènent à Dieu.
- Averroès distingue trois types d'esprits – la masse, qui doit se contenter du sens littéral des textes ; les théologiens, qui raisonnent dialectiquement ; les philosophes, seuls capables de démonstration rigoureuse – et réserve à cette élite le droit d'interpréter allégoriquement les passages du Coran qui semblent contredire la raison.
Notes
Cadi (juge) de Cordoue puis de Séville, Averroès rédige le Discours décisif (1179) sous forme de fatwa pour répondre aux théologiens ash'arites qui accusaient la philosophie de détourner les croyants de la foi. Ses commentaires d'Aristote influenceront considérablement la scolastique chrétienne médiévale, notamment Thomas d'Aquin.
Débat
Al-Ghazali : la philosophie rationaliste conduit inévitablement à des thèses incompatibles avec la foi (éternité du monde, négation de la providence individuelle) et doit donc être subordonnée strictement à la révélation, non mise sur un pied d'égalité avec elle. Thomas d'Aquin : Averroès a raison de vouloir concilier raison et foi, mais tort de réserver la vérité démonstrative à une élite de philosophes – la théologie chrétienne doit rester accessible et normative pour tous les croyants. Pascal : vouloir soumettre les vérités de la foi à l'examen de la raison philosophique, même pour les concilier, revient à méconnaître la nature du cœur et de la grâce, que la seule raison démonstrative ne peut atteindre.