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La différence ontologique : l'être n'est pas un étant

Martin Heidegger · XXe siècle

Thèse

Les "étants" désignent tout ce qui est : une pomme, un arbre, un outil, un concept... Dans la vision quotidienne-scientifique, chaque étant est réputé avoir des propriétés. Quand je dis « cette pomme est rouge », « rouge » est une propriété de la pomme qu'on peut énumérer parmi d'autres (sa texture, son poids, sa forme). Toute la tradition métaphysique occidentale a commis une confusion fondamentale : elle a pensé l'être comme s'il était lui-même une sorte d'étant suprême – la substance la plus générale, la cause première, ou Dieu comme étant souverain. Elle considère que l'être ou l'essence d'une chose est un "super" étant. L'idée de la pomme, par exemple, est pour Platon la définition qui vaudrait pour toutes les pommes, leur dénominateur commun. L'idée de la pomme, le super-étant pomme, est encore une pomme. Pourtant, quand je dis « cette pomme est », il est évident que « est » ne désigne aucune propriété supplémentaire qu'on pourrait ajouter à la liste (rouge, sucrée, acide...). Cette découverte est décisive : l'être n'est pas une propriété parmi d'autres, l'être n'est rien d'étant. Chercher l'être comme on chercherait un caillou de plus dans un tas de cailloux, c'est déjà l'avoir manqué. Pour comprendre l'être, il faut chercher dans une autre direction : non ce qu'il est (ce qui reviendrait à définir une chose par elle-même) mais la manière dont il se déploie. Cette différence entre l'être et l'étant, Heidegger la nomme "différence ontologique". Tout ce qui relève des étants est dit ontique ; tout ce qui relève de l'être est ontologique.

« L'être de l'étant n'"est" pas lui-même un étant. » – Être et Temps, §2, 1927 (trad. Martineau)

Exemples

  • Dieu comme « étant suprême » : lorsque la théologie ou la métaphysique classique définissent Dieu comme l'étant le plus parfait, la cause première ou la substance infinie, elles continuent à penser l'être sur le modèle de l'étant – simplement à l'échelle la plus haute possible. Un sur-humain est encore un humain. C'est ce que Heidegger appelle l'onto-théologie : loin d'échapper à l'oubli de l'être, cette conception le pousse à son comble, en faisant de Dieu le plus grand des étants plutôt que d'interroger l'être lui-même.
  • La différence ontologique appliquée à la technique : l'étant "technique" recouvre toute la panoplie d'outils perfectionnés modernes, des smartphones aux satellites en passant par les barrages, les centrales nucléaires, les IA et les lignes de production entièrement automatisées. L'être de la technique, en revanche, n'est rien de technique : pas une technologie ou une innovation, mais un déploiement, un mode de dévoilement du monde : l'arraisonnement. Ce mode impose à tout ce qui est d'apparaître comme fonds disponible – stock, ressource, énergie à exploiter, à optimiser, à mettre en réserve. Ainsi, dans la technique, ce n'est pas l'homme qui domine la technique et la dirige librement : c'est la technique qui impose à l'homme sa façon de voir, d'interroger et de traiter le monde. L'homme lui-même y devient une ressource humaine, un capital à rentabiliser.
  • La différence ontologique appliquée à l'humain : l'étant "humain" renvoie à notre espèce, que nous étudions à travers toutes ses propriétés (biologiques, psychologiques, sociologiques, etc.). L'être de l'humain n'a rien à voir avec toutes ces considérations ontiques : il renvoie à la manière qu'a l'humain d'être, à savoir l'Ouvert. L'humain est celui qui, dans chacun de ses mots et dans chacun de ses gestes, ouvre un monde. L'Ouvert est la clairière où peut se déployer l'être lui-même.
  • La différence ontologique appliquée au langage : l'étant « langage » est étudié sous toutes ses coutures par la linguistique : grammaire, phonétique, herméneutique, sémiotique... L'être du langage, par contre, n'est pas langage : il est maison de l'être. Ce n'est pas un outil neutre qui viendrait mettre en mots des pensées déjà formées, ni un simple code de communication entre deux sujets : c'est ce qui laisse les choses apparaître comme ce qu'elles sont, et ouvre l'espace où quelque chose comme un monde peut se montrer et à travers lequel les choses viennent au jour.

Notes

La différence ontologique est ce qui permet de distinguer l'ontologie (l'étude de l'être) de l'ontique (l'étude des étants, à laquelle se limitent les sciences positives et une grande partie de la philosophie traditionnelle).

Débat

Carnap et le positivisme logique : des énoncés comme « l'être n'est pas un étant » ne sont ni vrais ni faux au sens logique – ils sont dénués de sens cognitif car ils partent du principe que le verbe « être » peut désigner autre chose qu'une simple copule logique. (Ce faisant, ces analyses tombent précisément dans le piège de l'oubli de l'être.) Derrida : prolonge le geste heideggérien tout en le radicalisant – si l'être échappe à toute nomination stable, alors même le mot « être » est déjà pris dans le jeu de la différance, sans jamais pouvoir se donner comme présence pleine. Levinas : reproche à Heidegger de faire de la question de l'être la question philosophique première, alors que c'est la rencontre éthique avec le visage d'autrui – irréductible à toute ontologie – qui devrait primer.