L'identité narrative : se comprendre à travers le récit de sa vie
Thèse
Imaginez quelqu'un qui a fait une promesse il y a vingt ans, et qui la tient encore aujourd'hui. En quel sens est-ce « la même personne » qui tient parole ? Pas au sens d'une substance identique à elle-même (ce corps, cet esprit ont beaucoup changé), ni même au sens d'une continuité de mémoire ininterrompue (la personne a forcément oublié des détails). C'est cette question qui pousse Ricœur à distinguer deux sens de l'identité : l'idem, la « mêmeté » d'une chose qui reste identique à elle-même comme un objet, et l'ipse, l'« ipséité » d'un sujet qui reste fidèle à lui-même à travers le changement (en tenant ses promesses, par exemple). L'identité personnelle, pour Ricœur, relève de ce second type : c'est une construction narrative choisie. Je me comprends moi-même en me racontant – en intégrant les événements de ma vie, les ruptures, les changements et les constances, dans un récit cohérent, comme un romancier compose une intrigue à partir d'événements disparates. Et comme un récit qu'on peut toujours reprendre et réécrire, cette identité narrative n'est jamais achevée : elle se refait à chaque relecture de sa propre histoire.
« La vie n'est qu'une esquisse d'histoire, elle ne devient une histoire que dans les récits que nous faisons d'elle. » – Temps et récit, Tome III, 1985
Exemples
- L'idem et l'ipse – développé ici sous l'angle narratif : l'identité-idem (ce corps, ce nom, ces habitudes) est stable – mais c'est l'identité-ipse qui constitue vraiment la personne : la fidélité à ses engagements, le maintien de sa parole. Ce maintien de soi s'exprime dans le récit de vie.
- La crise d'identité comme crise narrative : quand mon récit de vie se déchire (maladie grave, rupture, exil, perte de travail), je perds le fil de mon histoire. La reconstruction identitaire est un travail de re-narration – trouver comment intégrer l'événement perturbateur dans un récit plus large qui lui donne un sens.
Notes
Pour Ricœur, le récit est une médiation obligatoire de la connaissance de soi. Il dialogue avec Aristote (le muthos comme mise en intrigue), Augustin (la distension temporelle) et Freud (la cure comme récit). Sa thèse est que la vie n'est pas un récit donné – elle doit être mise en récit, et ce travail est proprement humain.
Débat
Hume : il n'y a pas de moi stable derrière le récit – le récit lui-même est une fiction rétrospective. Sartre : l'identité narrative est une forme de mauvaise foi – on se fige dans un personnage pour fuir la liberté. Bourdieu : le récit de vie est lui-même socialement conditionné – on ne raconte pas sa vie librement, on suit des scripts disponibles dans son habitus de classe.