Le monde de la vie, sol oublié de la science
Thèse
Avant même de juger « ceci est une pomme rouge », vous avez déjà perçu une forme unifiée, détachée du fond, mûre, à portée de main – sans avoir rien décidé, rien jugé activement. C'est ce que Husserl appelle la synthèse passive : une couche de constitution du sens antérieure à toute prise de position du sujet, un tissage associatif et pré-prédicatif du flux sensible, qui précède et rend possible le jugement conscient. Dans ses derniers travaux, Husserl reconnaît que l'Ego transcendantal – le sujet actif qui juge et pense – ne suffit plus à rendre compte de l'expérience vécue : il faut d'abord ce sol silencieux d'évidences perceptives. Cette couche donne accès à ce que Husserl nomme le monde de la vie (Lebenswelt) : le monde concret, familier, pré-scientifique dans lequel nous vivons toujours déjà – celui où le soleil « se lève » et où l'eau est simplement chaude ou froide, bien avant toute mesure. Or les sciences positives – la physique, la chimie – présupposent silencieusement ce monde vécu (c'est en lui que le savant lit son thermomètre, partage ses résultats avec ses collègues) sans jamais l'interroger comme tel. À force d'oublier ce sol, la science en vient à prendre le monde « objectif » qu'elle construit par ses mesures pour plus réel que le monde vécu dont il n'est, en réalité, qu'une idéalisation seconde.
« Le monde de la vie est un royaume d'évidences originaires. » – La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, §34, trad. G. Granel, 1976
Exemples
- Le physicien parle de la nature en termes de masses, de vitesses, de particules – un monde d'idéalités mathématiques. Mais ce monde scientifique repose lui-même sur un monde plus originaire, jamais mesuré ni théorisé : celui où le ciel est bleu, où l'eau est froide, où la table est solide sous ma main. C'est ce monde-là, le monde de la vie, que la science présuppose et oublie.
- Avant même de juger « ceci est une mélodie », j'ai déjà, passivement, synthétisé les notes entendues en une unité – sans effort actif, sans jugement. Cette synthèse passive est le socle sur lequel toute activité de pensée consciente vient ensuite se greffer.
Notes
Ce tournant tardif rapproche Husserl de Merleau-Ponty bien au-delà d'une simple filiation d'école : c'est en consultant ces manuscrits inédits sur la genèse passive, aux Archives Husserl de Louvain, que Merleau-Ponty élabore sa notion de corps propre – un sujet anonyme, perceptif, antérieur à toute pensée réfléchie.
Débat
Heidegger : décrire le monde de la vie comme un « royaume d'évidences » traite encore le monde comme un spectacle offert à une conscience, fût-elle passive. Or le Dasein est d'abord jeté dans un monde qu'il manipule et dont il se soucie, sans même remarquer l'outil tant qu'il fonctionne : c'est seulement quand cet outil se brise ou résiste que naît, comme un résidu second, le sujet spectateur et son monde d'objets à contempler. L'évidence perceptive n'est donc pas le sol premier de l'expérience, mais un dérivé tardif de l'existence quotidienne, affairée et soucieuse. Ricœur : ce tournant marque une tension jamais résolue chez Husserl entre l'idéalisme transcendantal des Idées I et une phénoménologie de l'existence incarnée qui s'en émancipe déjà. Merleau-Ponty : la synthèse passive n'est pas encore assez radicale – ce n'est pas une conscience, même passive, qui synthétise, c'est le corps lui-même comme sujet perceptif.